segunda-feira, 11 de agosto de 2008

SUR L'EUROPE

Grèce et Europe: similitudes et différences
L’œuvre de l’Europe: la composition du paysage de la modernité
Trois grands traits de la Renaissance européenne
La déchirure du monothéisme
La fin de l'Europe-civilisation
Le “miracle européen”, entre économie et philosophie





Grèce et Europe: similitudes et différences

1. Une façon commode d'aborder ce qui fut la geste de l'Eu­rope, c'est de comparer les cinq siècles décisifs de son histoire - en­tre le XVe siècle où elle commença de (re)naître et le XXe où elle s'est effondrée dans ses deux guerres - aux trois siècles de la Grèce classique. Peut-on com­parer ces deux civilisa­tions parmi toutes cel­les qui se sont déve­loppées dans l'histoire des sociétés humaines? Trois traits qui leur sont essentiels ren­dent plausible cette compa­rai­son. a) Les deux ont été des puis­sances maritimes et commercia­les, l'une de la Mer Méditerranée, l'autre des Océans, murées en quelque sorte à l'Est et au Sud par des vastes empires (la Perse et l'Égypte, chez l'une, l'Islam, l'Ot­toman, la Russie, chez l'autre); cette puissance, elles ont dû la céder ensuite à plus fort qu'elles à Ouest, l'empire romain et l'empire américain. b) Les deux ont connu une histoire d'incessantes luttes internes pour l'hégémonie, entre les ci­tés grecques ayant une même langue et les mêmes traditions reli­gieuse et littéraire, chez l'une, entre des nations de langues dif­fé­rentes et mêmes traditions religieuse et littéraire, chez l'autre; ces luttes ont sonné leur glas, la guerre du Péloponèse là, les deux guer­res mondiales du 20e siècle ici. c) Les deux ont donné à l'histoire des humains les seuls cas que celle-ci ait connu de ré­gimes démo­cratiques, liés essentiellement à l'esclavagisme ou au colonialisme, au même rapport violent et 'aveugle' à l'Autre, bar­bare ou sauvage; les deux seules ont été à l'origine de la philoso­phie et des sciences, dont elles surent fé­conder les empires qui les ont dépossédé[1].
2. Il y a une différence nette, cependant, concernant jus­te­ment la philosophie comme geste de civilisation. Certes, la Grèce a reçu des biens inestimables des civilisations la précédant, l'astro­nomie, l'alphabet, le calcul, des techniques, sans lesquels la polis n'aurait pas été possible. Mais cette grande trouvaille (à nos yeux), la philosophie, le projet et le texte rationnels du savoir, ce ca­deau fabuleux offert à l'Europe à venir, l’Athènes classique l'a produite au terme de son évolution, sur la pente déjà du déclin, trop tard pour l'utilisation à son 'profit' civilisationnel, puisque sa destinée l'a amené 'hors' de l'Europe, dans l'empire romain de l'Orient, dans le christianisme orthodoxe[2], dans l'empire ottoman, jusqu'au retour, depuis un siècle et quelque, à recevoir de l'Europe, à la fa­çon d'un parent pauvre, les fruits tellement transformés de l'héri­tage qu'elle lui avait jadis légué. Quel étrange destin pour ce 'miracle grec'! L'Eu­rope, par contre, a trop reçu dès l'abord, lors­qu'elle était encore bien barbare au regard autant de l'or­thodoxie de Byzance que de la civilisation is­lamique: la philosophie et la littérature antiques, les Bibles juive et chrétienne, les institutions romaines, toutes veillaient à son berceau. Et c'est comme si, une fois n’est pas coutume, l'écritu­re arrivait tôt, en tout cas à temps des Européens en faire leur civi­lisation. D'un 'miracle' à l'autre, le mi­roir s'inver­se: là, de la civilisa­tion démocra­tique à la philosophie, ici, de la philosophie à la civili­sation démo­cratique.
3. Si l'on voudrait utiliser ici la terminologie marxiste, ce se­rait pour en contredire la doctrine: en Grèce la philosophie a re­levé de la superstructure, tandis qu'en Europe elle a pénétré l'infras­tructure, portée par la théologie monothéiste au cœur des rapports de paren­té eux-mêmes. Sans doute paysans et même nobles guer­riers étaient-ils illettrés; n'empêche que la chrétienté médiévale a mis auprès d'eux des clercs avec un mini­mum de formation doctri­nale qui, non seulement canalisaient vers les écoles (des monastères et autres) les gosses doués pour les étu­des, mais menaient les gens à assimiler des semences de la Bible, avec ses récits, ses 'histoires', et des semences de la philo­sophie, d'onto-théo-logie en termes heideggériens: un seul Dieu cause-créateur de tous, des âmes immor­tel­les en chacun, les vi­vants et les choses en général pouvant être 'dé­fi­nies', 'séparables' de leurs contexte. Ces semences étaient se­mées dans une terre de béné(malé)diction ancestrale à dons multi­ples, qui a résisté sans doute long­temps: le monde des saints, anges et démons des reli­gions popu­laires - les chrétiens portugais se bat­tant contre les également chrétiens castillans, les uns au nom de St. Georges, les autres au nom de St. Jacques -, les reliques, images, ri­tuels, promesses, cette prolifération, à la manière pré-monothéiste (pré-deutéronomiste), de sanctuaires locaux et régionaux, semble attes­ter la survivance d'un arrière-fond polythéiste de Dieux barba­res qui n'ont point quitté la Terre, leurs rituels plus ou moins bien mêlés à ceux du christianisme monothéiste officiel[3]. Mais le rapport aux ancêtres, lieu d'ancrage du sacré, n'était pas moins entamé par le monothéisme, paradoxe de son écriture (9. 36): d'abord par la violence initia­le de la 'conversion' des tribus et par ces restes de la greffe religieuse; puis par le fait que, dans le chris­tianisme, les pa­rents sont à la source du seul corps de leurs bé­bés, l'âme venant de Dieu et le concer­nant directe­ment, comme le baptême en faisait foi; en­fin, les an­cêtres sont devenus, vers la fin du 12e siècle, des âmes de pé­cheurs au purgatoire, dé­pen­dants des aumônes, pénitences et prières de leurs descendants, des victimes morales en besoin de bénédic­tion, si l'on peut dire, renversement total de la notion an­thropo­logique d'ancêtre.
4. Expliquons-nous sur la notion de civilisation. Elle impli­que un réseau de sociétés en rapport entre elles dans une cer­taine aire géogra­phique. Dans les sociétés de type monarchique, comme Juda et la Grèce, ces rapports deviennent visibles dans la guerre et dans les alliances, dans les mariages entre fils et filles de rois dont on a vu les Prophètes se méfier à cause des inévita­bles croisements en­tre mythes, n'en voulant pas en aval, mais sans trop savoir de ceux qu'il y avait toujours déjà eu en amont, comme on sait aujoud’hui de la compa­rai­son entre les cosmogonies, par exemple. Le commerce était sur­tout celui de matériaux rares et pré­cieux, liés à la construc­tion de grands édifices royaux et/ou reli­gieux et au luxe des usages des cours mo­narchiques[4]; ce sont surtout cel­les-ci qui échangent, notam­ment ce qui a rapport aux di­verses techniques, à l'écriture, au calcul astro­nomique et reli­gieux. C'est ce réseau - lieu d'envies, de guerres et d'échanges - qui rend visible ce qui dépasse chaque so­ciété et son tissu d'usa­ges ancestraux, plus ou moins différencié mais pourtant pa­rent proche du tissu d'usages de ses voisins. La Chrétienté pré-euro­péenne que l'on est en train d’évoquer est ainsi à concevoir comme terroir d'une civilisation commune aux assez diverses socié­tés féodales, avec leurs ancêtres et langues[5], leurs sanctuaires et traditions, leurs rois et leurs seigneurs, leurs intérêts et envies, leurs guer­res tou­jours renaissantes. L'Église, coordonnée tant bien que mal par Rome, est le lien visible (monothéiste)[6] de cette civili­sation, y compris les réseaux des grands Ordres monastiques, la lan­gue latine comme langue de culture, bientôt les Universités et les Or­dres mendiants. En prolongeant de façon créatrice - comme on di­sait jadis en théo­logie et aujourd'hui partout - le travail des Co­pistes anonymes à qui nous lie une dette im­mense, les Scolasti­ques - dont j'ai célébré Thomas d'Aquin, mais chaque petit arti­cle de sa Summa Theologica marque le réseau intertextuel qui tisse son texte et qui aurait dû m'empêcher de valoriser si indécemment un nom propre -, les Uni­versités donc se donnent à nos yeux comme le premier grand ate­lier de ce qui sera la civilisation eu­ropéenne. Émergeant de la reli­gion quotidien­ne monothéiste, c'est là que les quelques grandes fi­gures des civili­sations anciennes sont deve­nues aussi nos ancêtres, justement des ancêtres-de-ci­vilisa­tion, mélangés pêle-mêle aux an­cêtres lignagers de chaque so­ciété. Quelle importance que l'un soit venu de Naples, l'autre d'Oxford et un troisième de Cologne, que Christophe Colomb fût ge­nevois, ait appris son art chez les naviga­teurs portugais et ait dé­couvert l'Amérique au service de Castille, que Galilée fût italien[7], Des­cartes français, Locke et Newton anglais et Leibniz allemand. Leur œuvre fait d'eux d'emblée des ancêtres de la civilisation euro­pé­enne. C'est d'abord cela l'Europe.
5. La place de la philosophie ontothéologique au départ de la civilisation médiévale dont l'Europe est issue s'est révélée dé­cisive surtout par son rôle - de 'servante (ancilla) de la théologie' sans doute, mais c’était ce 'service domestique' qui donnait les concepts constituant le squelette de la théologie elle-même - d'institutrice dans l'école médiévale et en­suite dans l'école européenne jusqu'aujourd'hui, de l'enseignement primaire au supé­rieur: tout savoir que l'école dis­pense - défini­tions, con­cepts, argu­ments, méthodes - a la frappe philosophique, que l'on le sache ou pas, frappe dont témoignent les racines grec­ques et latines qu'émaillent nos langues européennes, ce que Hei­degger appelle "le système conceptuel européen"[8]. C'est l'œuvre de la philosophie: elle reélabore des concepts nouveaux ou­vrant des nouvelles possibilités de penser, d'agir, de vivre, d'insti­tuer. Or, cela c'est bien de l'infras­tructural, quoique Marx en ait pensé, car c'est ce qui, en tant que savoir scolaire, a rendu possi­bles toutes les institutions que l'Europe a inventé: scientifi­ques, te­­ch­ni­ques, économiques, politiques, juridi­ques, démocrati­ques, etc. La différence donc entre la Grèce et l’Europe, c’est que celle-là n’a pas essentiellement changé sa base économique, agricole et supposant l’esclavage et la main militaire (comme les Romains en extension impériale), tandis que l’œuvre de l’Europe a consisté justement dans sa façon de, en transformant le paysage social, se révolutionner elle-même de fond en comble, en traînant ensuite les autres avec.

L’œuvre de l’Europe: la composition du paysage de la modernité

6. En effet, c'est dans une école à matrice philosophique, dans les universités scolastiques tout d’abord, que réside le secret de l'Eu­ro­pe. On a pu dire qu’elles étaient la plus belle invention de l’Europe (O. Market); on peut dire tout autant que l’Europe est la plus belle invention de ses universités. Car si l'on veut caractériser sa geste à elle, en comparaison avec celles de Juda et de la Grèce, il ne s'agira seu­le­ment de l'œuvre de quelques écrivains, penseurs, savants, in­venteurs ou réfor­mateurs sociaux, ni de la façon dont elle a refor­mulé le texte philosophique, ni de l'invention de la physique et de la chi­mie en alliance avec la technique et la machine. La geste de l'Europe est certes liée à tout cela, mais elle les enveloppe dans quelque chose qui, dans l'histoire des humains, n'a qu'un seul et anonyme paral­lè­le, la révo­lution néolithique qui a été à l'origine des sociétés à mai­sons: c'est le paysage social lui-même, la société dans son tissu constitutif, qui ont été bouleversés. La civilisation de socié­tés à maisons et à Église monothéiste s'est changée dans la civili­sa­tion de sociétés à institutions et familles : voici ce qui mérite le nom de révolution[9], non point sociale ni nationale, mais de civili­sa­tion, à ten­dance universelle ou planétaire.
7. On peut caractériser brièvement l'institution moderne comme une portion délimitée et cons­truite de territoire, organi­sée selon des calendriers et des horai­res fixés en fonction d'ac­tivités spécialisées (c’est çà la modernité), que, de façon très générale, nous désignons comme 'tra­vail' ou 'emploi'. Ces activités sont le fait d'une popula­tion d'agents, organisée selon leurs compétences de façon hiérarchisée. L'institu­tion se définit aussi par sa reproduction (comme tendance, du moins) au long de plusieurs géné­rations d'agents et par ceci que ses activités spécialisées n'ont pas de but autarcique mais, bien au con­traire, recevant de son dehors tout dont elles ont besoin pour fonc­tionner, elles sont aussi es­sentiellement vouées à produire des ef­fets hors des limites de leur territoire, que ce soient des effets commerciaux, d'administra­tion politi­que, d'enseignement ou autres, donc lu­cratifs ou pas. En tout ceci, elles s'opposent à l’autarcie des maisons d'antan, et suppo­sent donc un ré­seau so­cial de parenté distinct, qui leur fournit leurs agents, déjà adultes. Il s'agit là de l'un des effets les plus extraordi­nai­res de la révolution: où avant, dans toute so­ciété patriarcale, la pa­renté faisait unité avec l'économie dans les maisons, leurs allian­ces assu­rant le tissu social décisif, c'est la seule économie, devenue gigan­tesque, qui garantit doré­navant le tissu social lui-même; la so­ciété moderne est le tissu des institutions (privées et publiques), l'ordre de la parenté devenant un réseau détaché, ce que nous appelons famille (pour la­quelle on a inventé des locaux de résiden­ce: des appartements dans des ré­seaux d'im­meubles). Elle n'est plus, comme les mai­sons d’antan, une généa­logie patriarcale d'ancêtres[10] qui s'échange ses femmes, mais le com­posé (actuel, voire éphémère) d'un cou­ple et de ses enfants. Deux institutions relient ces deux réseaux: l’école, qui assure le passage des familles aux institutions, leur accordant les bases du savoir nécessaire au fonctionnement de celles-ci, le marché, qui déverse vers les familles (et entre institutions aussi) les produits des institutions, ce dont elles ont besoin pour se reproduire, qu’elles payent avec les salaires reçus des institutions, sans lesquels le marché ne saurait pas fonctionner. Le lien social (le ca­dre État-nation) s'établira, se serrera au­tour du réseau institu­tionnel, objet premier de tous les soucis des pou­voirs, tandis que le dé­ta­che­ment des réseaux de parenté les fera deve­nir plus lâ­ches, sus­ceptibles d'ouverture et de libéra­tion, de cri­ses qui n'ont pas cessé de secouer les famil­les (nucléaires, dit-on)[11], d'ail­leurs de façons différentes selon les épo­ques et les clas­ses so­cia­les: travail des femmes dans les nou­velles institutions, fé­minis­me, vulgarisation du di­vorce, libéra­tions sexuel­les (hétéro- comme homo-), crises des mo­rales et des religions, et ainsi de suite: c’est la fin du patriarcat.
8. Puis il y a une autre nouveauté moderne, les individus, dont nous avons du mal à saisir comment il s'agit là de quelque chose qu'aucune autre civilisation n'a jamais connue. Les gens de la maison dépendaient, d'une façon totale, voire totalitaire, du père de maison et de sa volonté: pour leur travail, nourriture, subsis­tance, place sociale, voire pour leurs récréations; mais le père de maison lui-même n'a de valeur social autre que celui de sa mai­son, du lig­nage dont il porte le nom (comme un honneur, c’est-à-dire un héri­tage et donc une obligation). Dans ce monde ancien, le mot liberté n'a presque pas de sens. Tout autre est l'individu mo­derne, défini par plusieurs marques: la différence entre la famille où il naît et est nourri, où il réside, et l'institution où il travaille un nombre limité d'heures par jour (pas totalement assujetti ni à l’une ni à l’autre); le salaire en argent qui lui rend la liberté d'ache­ter comme il veut et donc de diversifier l'esthétique de sa résiden­ce; le passage par l'éco­le, en donnant à chacun un savoir culturel glo­bal, nécessaire à sa circulation en tant que citoyen, et un savoir de spécialisation, nécessaire à son entrée dans l'emploi d'une institution; l'assurance, de par le cadre de son État-nation, de ses droits humains et de citoyen.
9. Le développement en Europe de l'école, rendant accessible en général à chacun le processus de sa subjectivisation - profession­nelle, culturelle et civique -, le processus donc de sa li­berté, est lié au développement parallèle de l'imprimerie (depuis le XVe siècle) et de la presse (depuis le XVIIe); les deux ont été à l'origine de la formation d'une opinion publique dans les grandes villes de chaque État-nation, qui a eu un rôle décisif, avec des mou­vements po­litiques de grande violence, dans la formation progres­sive des régi­mes démocrati­ques moder­nes. La démocratie est une dimension structurale de ce pay­sage de la mo­dernité européenne. Elle est la façon - à la fois éthique (dans le respect des li­bertés des citoyens) et rationnelle (dans l’or­ganisation du débat argumenté des avis indivi­duels) - la plus économique possi­ble d'organiser socialement et politique­ment ce réseau d'institu­tions qui est une société civili­sée. Elle pré­suppose donc: d'une part que le tissu social soit devenu le réseau d'institu­tions modernes, dont les échanges se font selon la rationalité du marché, c’est-à-dire de la spécialisation et de la monnaie; d'autre part que soient géné­ralisés les processus de subjectivisation (école) et d'individualisa­tion (emploi et sa­laire) et la corrélative formation d'une opinion publique[12].
10. On essayera d’évoquer comment l’ontothéologie (dimension philoso­phique du Mono­theisme), issue de la double sé­paration, biblique de Dieu et philosophique de la définition, a rendu possible les sciences physique et chimique et donc la tech­nique moderne qui, retour du séparé, a eu le rôle majeur dans l’œu­vre de l’Europe, dans cette composi­tion du paysage de la modernité. C’est une partie de l’histoi­re philosophique de l’Eu­rope qui sera lue dans son rapport structu­rel à l’histoire de la cons­truction de l’Euro­pe en tant que ci­vilisation moderne.

Trois grands traits de la Renaissance européenne

11. Entre Occam et les Européens, il y eût la Renaissance de l'Europe, sinon sa naissance, son baptême. Ce furent les Grecs qui ont donné le nom de l'une de ses Muses à cette 'péninsule de l'Asie', dont ils ne savaient peut-être pas beaucoup plus que l’existence lointaine vers leur nord-ouest, mais il est resté un nom d'érudits et il ne semble pas être devenu courant avant le XVIe siècle, où on le retrouve chez Erasme, Camões et Tasso, en rapport sans doute avec la divulgation de l'imprimerie et de l'écriture dans les langues ver­naculaires des nouvelles nations en train de naître, mais aussi avec la refonte de l’image du Monde dans les cartes géographiques. Il se­rait donc un nom de re-naissance: l'Europe qui lit commence à se repérer elle-même vis-à-vis d'un monde qui devient bien plus vaste que l'on ne croyait jusque-là. En re­te­nant les an­nées 1450-1520 comme des années-charnière, on pourrait y dis­cerner trois lignes de force.
12. a) En 1450, Gutenberg invente l'imprimerie ou typogra­phie et le développement de cette technique de l'écriture sera tel­lement rapide qu'en 1520 pratiquement on ne transcrit plus de manuscrits[13]. Le mouvement philologique initié par Pétrar­que (1304-1374) - son souci de retrouver le texte authentique de Cicé­ron dans le jeu de ses variantes manuscrites, aube de la cri­tique textuelle du XIXe siècle - s'affirmera progressive­ment comme re­tour aux Anciens païens par delà la tradition sco­lasti­que et sera très fortement disséminé par la divulgation du li­vre im­primé et par la fin des copistes. Mais Pétrarque ne se préoc­cupe que de textes, il cherche aussi à retrouver la 'force' et l''in­dividualité' du grand ora­teur latin: la Renaissance poursuivra cette recherche des 'hommes' de l'Antiquité, dans un mouvement qui se démarque autant de la domination chrétienne et théologi­que qui caractérisait ce qu'ils ont appelé péjorativement 'Moyen-Âge' que de l'argument d'autorité en tant que tel, dans cette re­cherche qui tend à situer les textes et leurs citations, à les histo­riciser, à faire revivre dans leurs circons­tances les hommes qui les ont écrit. C'est là l'un des sens de l'hu­manisme que, dans un autre sens, la peinture et la sculpture culti­vent dans l'amour du corps nu, le détail des vêtements et de la dé­coration, le paganis­me des scènes évoquées. Il va de soi que, bous­culé par cet hu­manisme, le ch­ristia­nisme garde la dominance théo­logique, mais pas sans réforme. Le mouvement que je suis en train d'évoquer, trouvant dans l'imprimerie une sorte de moteur, sub­vertira la chrétienté disposant dorénavant plus aisément de la Bible dans les mains d'un chacun sachant lire: à partir de 1517, Luther pro­pose le 'livre examen' du texte biblique, geste moderne par excellence, et conteste l'autorité ro­maine. L'individualisme naît chrétien mais tout en protestant. L'axe littéraire, au sens large du mot, qui passait en­core peut-être pas loin de Rome, se déplacera vers les régions du Nord, là où l'Europe se fera[14]. La traduction de la Bible que Lu­ther écrit en allemand constitue la première grande œuvre litté­raire dans cette langue et les traductions que l'on fera bientôt dans d'autres langues signalent l'attention nouvelle qui se porte vers les lan­gues vernaculaires des futures nations européennes et annoncent le déclin du latin dans l'écriture. Tout au long du XVIe siècle on écrira les premières grammaires de ces langues et de ses usa­ges, avant les grammaires générales et rationnelles des siècles classi­ques.

"E viu-se a terra inteira, de repente / surgir redonda do azul profun­­­do"
(Fernando Pessoa)[15]
13. b) En 1450, les caravelles portugaises, sous la direction de Henri le Navigateur (mort en 1460), sont déjà arrivées sur la côte de la Guinée, en 1488 Bartolomeu Dias double l'Afrique par le Sud, en 1492 Christophe Colomb arrive à ce que l'on n'appelle­ra pas la Colombie mais l'Amérique, en 1498 Vasco da Gama arri­ve en Inde par la mer africaine. Le mouvement des Dé­couvertes s'achèvera avec le voyage de Fernão de Magalhães (1519-1522) faisant le tour du monde et prouvant enfin, expéri­mentalement, la sphéricité de la Terre (qui rend Copernic plausi­ble). L'expé­rien­ce commande tout dans ces nouveaux mondes que l'on donne à la connaissance du monde, mondes de connaissance aussi[16]. Ce sont les instruments d'observation nautique loin des côtes, les nouvel­les géographies et leurs cartographies, les nou­veaux astres de l'hémisphère sud, les nouvelles espèces botani­ques et zoologi­ques, les nouveaux peu­ples et leurs usages et croyances autres. Que de choses à con­naî­tre que les Anciens ne connaissaient guère, que leurs livres n'enseignent pas, qui ne sont données qu'à l'expé­rience, à l'aventu­re de la connais­sance. La que­relle du sa­voir par l'expérience con­tre le savoir par l'autorité des Anciens est déjà celle d'un Duarte Pacheco Pe­reira, na­vigateur portugais du début du XVIe siècle, bien avant de de­venir celle d'un Gali­lée.
14. c) La troisième ligne de fond occupe l'ensemble de la Re­naissance, mais on peut la repérer de façon exemplaire dans la vie de Leonard da Vinci, qui naît en 1452 et meurt en 1519, comme s'il avait fait exprès pour s'ajuster dans la période que j'ai choisie. Dans la très grande et légendaire variété de ses intérêts, deux me sem­blent à privilégier, ceux du peintre et ceux de l'in­génieur: ce qui les rassemble, poutre-maîtresse de la Renaissance, c'est le nouveau rapport entre la vision et les mains[17], la graphi­que de la représen­tation spatiale. Qu'il s'agisse de la perspecti­­ve[18] - des peintres, sculpteurs et architectes - que Da Vinci a géométrisé, des mesures et proportions et de leurs rè­gles, qu'il s'agisse d'anatomie et de bo­tanique ou de cartographie maritime et ter­restre, qu'il s'agisse en­core de machines variées, dans tous les cas il s'agit de rappor­ter la vision à la main, il s'agit de l'ins­cription de l'espace dans des des­sins. N'ou­blions pas que la Re­naissance est une époque de grande invention mécanique: des hauts fours pour la fonderie du fer, du système de bielle-mani­velle et de machines à pédales variées, des pompes d'aspiration et de compression, des machines de laminoir et de fabrication du fil de fer, du moulin à tirer la soie et du métier à faire les bas, et ainsi de suite; l'essentiel des machines et engre­na­ges décrites dans l'Encyclopœdie de Diderot et de d'Alembert auront été des inventions de la Renaissance, qui n'aura raté que l'usage de nou­velles éner­gies, la machine à vapeur, le moteur de la future in­dustrialisation. Ce sont les gens de la Renaissance enco­re qui ont in­venté l'idée d'automatisme, avec ce qu'elle implique déjà, si l'on peut dire, d'une physique qui n'est plus la physi­que grecque. Et l'idée aussi de régulation d'engrenages variés (horloge à poids dès le XIVe siècle), dont on verra le triomphe chez les ingénieurs mécani­ciens du XIXe siècle et leurs énormes usines, leurs grandes machi­nes avec des courroies de transmission du mouve­ment d'un seul moteur aux arbres de plu­sieurs machines.
15. Que ces années aient été des vraies années-charnières, l’une de ces périodes dans l’histoire occidentale où ceux que la vivent ont le sentiment d’un tournant fulgurant de civilisa­tion, c’est ce qu’attes­te le médecin et mathématicien milanais Gero­lamo Cardano (1501-1576), en en faisant l’éloge, dans son au­tobio­graphie De propria vita: "Parmi les prodiges natu­rels, le premier et le plus rare, c'est que je suis né dans ce siè­cle où la Terre a été dé­couverte, alors que les An­ciens n'y connais­saient guère plus du tiers. [...] Les connais­sances se sont étendues. Qu'y a-t-il de plus merveilleux que l'artil­lerie, cette foudre des mortels bien plus dan­gereuse que celle des Dieux [...]? Ajoutons-y [...] l'in­vention de l'im­primerie, conçue par l'esprit des hommes, réa­lisée par leurs mains, qui peut rivaliser avec les miracles di­vins. Que nous manque-t-il encore sinon de prendre possession du ciel?"[19]. L'artillerie - qui fera feu entre les nations européen­nes en­nemies, hissera les monarchies absolues et les aidera à s'imposer au pouvoir temporel ecclésiasti­que -, l'impri­me­rie et les inven­tions des esprits-et-mains des hom­mes en riva­lité avec les miracles divins, les hommes à l'assaut des cieux, par l'as­tronomie d'abord, la philo­sophie ensuite, la techno­lo­gie enfin en notre siècle, on pour­rait lire dans cet éloge une sorte de prophétie de l'Europe nais­sante, non plus spé­culative comme la chrétienté précédente, mais inscrip­tive et ra­tionnelle, civilisatrice: à l'instar de la Grèce, mais allant où celle-ci n'a pas pu aller.
La déchirure du monothéisme

16. Le christianisme se rompt en deux moitiés, dont l'une aura tendance à se fragmenter selon les langues et/ou les nations, l'autre se 'contre-réfor­mant' de façon monolithique en un bastion catholi­que de résis­tance. C’est-à-dire que la chrétienté cède le pas au christianisme européen: si les chrétiens ont, en principe, le texte bibli­que en commun, ils ne vivent pas moins en opposition, soit théori­que - les uns lisent la Bible que les autres gardent fer­mée en latin et remplacent par des catéchismes fort anti-protes­tants -, soit pra­tique - dans la liturgie, dans le culte ou pas des saints et le refus ou pas des indulgences, dans l'organisation ec­clésiastique, les uns fer­mant les couvents, les autres les renfor­çant et créant des sémi­nai­res, multipliant les in­quisitions en Eu­rope latine du Sud. Peut-on parler encore de Monothéisme, de mono? Opposition aussi au ni­veau économique, suite à la querelle des indulgences, à la négation théologique du purgatoire[20] et à la fermeture des couvents, une bonne partie de la dépense sa­crée[21] étant retour­née vers l'investis­sement capitaliste, 'béni' par Calvin (M. Weber). Et entre les deux adversaires chrétiens, appa­raît un nouveau scepticisme - subjecti­viste et individualiste par excellence, enfant naturel du libre exa­men et du grand schisme - qui ne croit ni l'un ni l'autre, dont le doute, qui deviendra mé­thodique, sera ai­guisé vers de toutes nou­velles tâ­ches de la con­naissance et de la pensée, rendues possibles par cette différen­ciation du pa­radigme de la chrétienté, de la clôtu­re meta-sociale des croyan­ces, comme si le ciel eût été déchiré en deux moitiés. Ce que l'astronomie bientôt confirmera d'un autre côté, redou­blant la per­turbation et le scepticisme: c'est non seule­ment le so­leil qui est maintenant arrêté et la terre ronde qui ronde autour de lui et d'elle-même, c'est la terre elle-même qui devient un as­tre. C’est-à-dire que, chez les gens cultivées, la terre pénètre dans le ciel et abolit l'antique op­position entre les deux mondes, celui du mou­vement parfait, sus­ceptible de mathématique, d'en haut, et celui du changement et de la physis ou nature, de ceux qui naissent et meu­rent, d'en bas. C'est Newton que fera de l'astro­nomie et de la nou­velle physique une seule science. Ce sera le se­cond grand coup dans le Monothéisme, puisque c’est la source mythique de la séparation qui est ainsi, de droit, mise en question. Mais dou­ble coup: la nouvelle physique, une astro-physique, permettra de lier ses deux effets, cette critique de la sé­paration céleste / terrestre, d’une part, et, de l’autre, la technique, qui en reçoit, de par la philosophie, un statut de ‘séparée’. On y arrivera.
17. Lecture et Luther renforcent donc l'attitude criti­que, le li­bre examen des Écritures et du Monde à connaître, prépa­rent la philosophie classique, le doute méthodique qui fait renaître René. Le Dieu universel se recomposera, jusqu'à Kant, avec la raison uni­verselle: c’est-à-dire la raison qui lit et pense, et qui, à partir de cette pensée, questionne la perception qui voit des 'objets'. Ces nou­veaux 'sujets', livrés à la reélaboration du savoir, de la pen­sée, de la connaissance, deviendront thème philoso­phique, eux aussi, comme si la passion de comprendre, la vitesse même de l'arrivée des nou­velles idées et expériences, poussait nécessaire­ment la raison vers la 'subjectivisation' rationnelle, à l'instar de la science qui 'objecti­vait' rationnellement les objets. C'est dans ce double lieu - qui est le même, dira Heidegger, comme s'il s'agis­sait d'épeler des étymolo­gies, l'ob-jectum de la science 'se jetant' 'contre' (ob-) son sub-jec­tum, l'objet comme objection au sujet -, c’est dans ce lieu double où ra­tio­nalis­tes et empiristes s'opposeront avec fracas que la philoso­phie s'autonomisera de la théologie: la représentation est un thème phi­loso­phique, présence de l'objet dans le sujet, qui (rapporté ainsi au Monde) remplace l’âme (rapportée à Dieu)[22]. Si j'ai raison dans ce que j'ai dit plus haut, ce fût l'inscription, écriture et dessin, art et techni­que à la fois, qui a mis en place la repré­sentation mais sans s'expliciter: la repré­senta­tion, ce serait l'inscription qui s'ignore comme inscrip­tion, l'inscription qui est pensée comme re-présen­ta­tion des ob­jets, sans faire atten­tion à la main qui ins­crit ty­po­gra­phiquement les textes, qui des­sine les dessins et les cartes géogra­phiques, qui remplit les ta­bleaux taxinomiques, qui organi­se les ex­périmenta­tions[23].
18. On retrouve donc deux sources[24] pour l’idée comme repré­sentation mentale: civilisationnelle, la multiplication moderne des inscriptions, et philosophique, partant du ‘nom mental’ occamien véhiculant l’universalité aux substances singulières, via Suarez en­suite jusqu’à Descartes. Elle est ainsi une fic­tion, à l’instar de l’âme chez Platon: on pourrait en effet penser qu’elle correspond, au tour­nant du XVIe vers le XVIIe siècle, à une certaine expérience de li­bération de la pensée, parallèle à celle du tournant du Ve vers le IVe siècle av.J.C., rendue possible dans les marges de la cité par l’abondance de textes manuscrits: l’âme per­mettait de laisser le contexte des choses sensibles et de monter à une vision générale - un theôrein, un re­gard panora­mique: qui voit (-oraô) toutes choses (pan-) -, telle que l’évoque l’éloge du philoso­phe dans le Théétète de Pla­ton: “[...] c’est que réel­lement son corps seul est présent et sé­journe dans la ville, tandis que sa pensée, con­sidérant tout cela [brigues, charges, réunions, festins] avec dédain comme des choses mesqui­nes et sans valeur, promène par­tout son vol, comme dit Pin­dare, sondant les abîmes de la terre et mesurant l’étendue de sa surface [géométrie], poursuivant les astres par-delà le ciel [astronomie], scrutant de toute façon toute la nature et chacun des êtres en son entier, sans jamais s’abaisser à ce qui est près de lui” (174b, trad. Chambry). Quelque chose de semblable s’est sans doute passé à ce nouveau tournant, le contraste entre l’épistème de la Re­naissance et celle de l’époque classique ayant été nettement montré par Fou­cault[25]: comme si l’abondance de textes imprimés et la va­riété progressive de leurs intérêts, les dessins et les expérien­ces, toutes ces inscriptions avaient libéré les lec­teurs plus hardis de la ‘lectio’ scolaire, du co­mmentaire des textes et des sommes comme source principale de la pensée, libéré du ‘langage de l’École’ (l’expression devient péjorative chez Descartes, puis ‘scolastique’). Comme si ces di­vers intérêts, les nouvelles choses à penser et à connaître, des expériences à imaginer et à faire, sautaient de leurs contex­tes, autant des usa­ges quotidiens que des textuels, gag­naient au­tonomie, évidence, clarté et distinction, bref, comme si el­les deve­naient des ‘idées’[26]. C’est le critère de vérité qui est ainsi déplacé, non plus l’autorité des Anciens (ni donc celle des théologiens, du Magistère ecclésiastique), plutôt l’évidence qui saute aux yeux des idées claires et distinctes dont le Cogito reste le grand exemple, voire l’acte libérateur. Impossi­bles sans le travail multiséculaire de la définition, ces idées - des ‘images’, ou mieux, des re-présentations des objets qui emplissent l’âme et par là même l’éloignent de son lieu corporel dans le monde (Descartes) - sont par défini­tion sans contexte, des idées qui viennent à l’esprit, que l’on échange, que l’on discute, que l’on soumet à l’expérimentation, que l’on écrit selon la nouvelle lo­gique de l’analyse et de la synthè­se. L’âme-qui-pense gagne donc une nouvelle stature: tournée de plus en plus vers le monde qui change, le monde à changer, elle devien­dra - tout au long de cette époque classique, 17e et 18e siècles - ‘sujet’ peuplé d’idées re­présentant des objets, des idées à lier en­tre elles par des rapports de raison. Sans cette liberté de pen­ser hors des contextes, de penser des idées ‘universelles’, il n’y au­rait pas eu ce large mouvement vers la comparaison des structures des plantes et des anatomies des animaux, vers le jeu grammatical et logique des compléments dans les phrases complexes, vers les logi­ques des échanges, des contrats, de la production des richesses[27], il n’y aurait pas eu de sciences. Dont la physique, prolongeant la ré­vo­lution de l’astronomie par Copernic, sera la pionnière.

La fin de l'Europe-civilisation

19. Si j'ai utilisé la commodité de l'année 1450 pour situer sa naissance, on pourrait prendre l'année de 1950[28] comme date commode pour le terme de cette Europe moderne, victime cinq siè­cles plus tard de ses deux grandes guerres[29], des excès de ce que l'on a appelé idéologi­e - bien sé­parée et moderne, hélas! -, une repré­sentation nationaliste abstraite se voulant pure, forte, qui se ré­pand folle, exterminatrice, nazisme donc qui a sui­cidé l'Europe; laquelle, d'autre part, s'est divisée entre l'Ouest et l'Est par une repré­senta­tion universaliste abstraite se croyant capable de tout contrôler du monde des humains, rai­son excessivement athée, c’est-à-dire ab­so­lue, totalitaire à la façon de l'Inquisition. Tandis que la déraison païenne, au pays qui avait été l'Athènes de l'Europe pendant tout le 19e siècle, a accompli ce que l'on sait - ce que l'on ne peut pas sa­voir, ce que, pour le dire, il n'y a pas de mots, car excédant l'expé­rience humaine possible - sur le peuple juif, dont la chasse hors d'Espagne et du Portugal avait été parmi les 'événements inaugu­raux' de l'Europe. Cette mort de l'Europe-civilisation se signale enco­re par la manifestation, hors de chez elle, du carac­tère mortifère de sa science physique: la bombe atomique, créée par des savants eu­ropéens, jetée par des Améri­cains sur des Asiatiques, des popula­tions civiles tuées comme des fourmis. On pourrait aligner la ‘dé-faite’ de l'Europe en con­trepoint des lig­nes maî­tresses que nous avons dessiné. L'impri­merie cède la première place qu'elle a occu­pée pendant cinq siècles aux images de l'audio-visuel. Les Décou­vertes de jadis ont per­mis la co­lonisation, l'exploitation, voire l'es­clavage des petits peu­ples 'dé­couverts', et les années 50 et 60 ont été ceux de leur dé­co­loni­sation systématique, l'Europe ayant dû cé­der à l’une de ses anciennes colonies la domination des océans, et celle, toute récente, des airs. La révolu­tion astro­nomique sera con­sacrée par l'aventure spatiale et l'arri­vée d'Apollon à la lune, ce que l'Eu­rope a rendu possible n'ayant plus été réalisé par elle. La lutte in­cessante pour l'hégémonie en­tre les nations euro­péennes a été la règle pendant tous ces siècles et cède mainte­nant à l'espace com­mun du marché et de la mon­naie, peut-être un jour de la politique. La rupture de la chrétienté s'achève dans la sécu­larisation et dans la déchristiani­sa­tion mas­sive, c’est-à-dire dans la mort du Mono­théis­me. L'humanisme est remplacé par la tech­nologie médiatique et in­formatique et devient un dis­cours moral et politique (droits hu­mains, écologie, etc.) qui es­saie de réparer les méfaits de la te­ch­no­logie. À la perspective et aux pro­portions des figures répond à la fois leur multiplication in­défi­nie et banalisée dans la photographie et dans le cinéma et leur défi­gu­ration dans l'art abstrait. La repré­sen­tation et 'ses' sujets cè­dent à des philosophies annoncées par Nietzs­che qui, de Freud et Hei­degger à Deleuze et Derrida, décons­truisent ce qui a été si pé­ni­blement construit par l'Europe. Ce qui est en train de renaî­tre, nous ne sa­vons pas encore le dire, mais il semble bien qu'il s'agit d'autre chose. Parfois on songe qu’elle peut être monstrueuse.

Le “miracle européen”, entre économie et philosophie

20. Peut-être que la mise en contraste entre l’Europe et le Japon pourrait-elle permettre d’élargir la discussion: pourquoi seule l’Europe, et pas aucune des grandes civilisations asiatiques, de la Chine, de l’Inde, de l’Empire Ottoman, qui étaient à son hauteur si­non plus développées, vers la fin du 15e siècle, a réussi la moderni­té industrialisée? Un livre de 1981, de l’historien de l’économie E. L. Jones[30], conduit la comparaison entre ces quatre grandes régions historiques de 1400 à 1800, en appelant au con­texte géographique et aux conditions politiques concernant no­tamment le marché: il l’appelle Le Miracle européen, et ce n’est pas inadéquat, car sa der­nière phrase est celle-ci: “le développement à très long délai de l’Europe semble un miracle. S’il y avait eu un développement sem­blable en Asie, ç’aurait été un supermiracle”. Et 20 années plus tard, l’intro­duction réeitère, avant le mot final (“il y a encore beaucoup à faire” dans cette “histoire économique comparative”) : “en regardant bien, peut-être existe-t-il quelque chose de surnaturel dans l’as­cension de l’Europe”. Le mot ‘miracle’ chez un scientifique méticu­leux signi­fie la défaite de l’analyse : on constate, on trouve nombre de facteurs d’explication partielle, mais on ne sait pas les rassembler de façon satis­faisante. Or, il se trouve que l’auteur est peut-être trop strict dans l’éventail des facteurs ‘économiques’ qu’il retient ; le plus choquant c’est qu’il n’envisage pas la comparaison entre les systè­mes d’enseig­nement, ne parle jamais des universités médiévales, que sa référen­ce aux livres ne concerne que leur commerce, pas leur contenu (de ‘raison’, par exemple, logique, scientifique, gram­maire[31], pour ne pas parler de philosophie). Et une autre chose plus étonnante en­core : jamais n’est évoquée la formation d’une classe bourgeoise - puisque c’est elle qui a porté presque tous les facteurs de progrès (commerce, science, technologie) dont il s’occupe - et donc des rai­sons historiques de sa formation en Europe occiden­tale et pas dans les grandes civilisations asiatiques. Le titre du livre que l’on vient de lire es “Bible et philosophie dans la construction de l’Europe”; sans prétendre que mes arguments remplacent les siens, sans prétendre qu’une lecture philosophique (certes, rappor­tée aux civilisations: la geste) puisse faire concur­rence à celle d’un écono­miste, je me demande si celle-ci ne pour­rait être complétée par les considérations que j’ai proposé. Il fau­drait, bien sûr, que ces consi­dérations puissent être transposées en ter­mes d’objets d’analy­se historique (les écoles et les livres, de quoi s’occupaient-ils, quels évolutions il y eût dans les programmes sco­laires et dans les catalo­gues des éditeurs, par exemple) et articulées avec les données dites économiques. On arriverait peut-être para­doxalement à défaire, par des consi­dérations qui incluent le Mono­théisme lui-même, la com­position de Dieu et sa mort, le caractère ‘mi­raculeux’ de cette affaire pas­sionnante.
21. Si l’on relit les trois similitudes entre Grèce et Europe et leur différence (11. 3-6), on y trouvera le faisceau des raisons de la modernité: a) ce que Jones appelle le système des États (agressifs) avec une ‘culture’ commune, b) la mer et le commerce, c) l’esprit critique et démocratique, d) la tradition greco judéo chrétienne comme héritage de l’Europe. Sans doute, il ne s’occupe pas de la Grèce: il est quand même significatif qu’elle ait été une sorte de miniature de l’Europe, et que l’on parle aussi souvent de ‘miracle grec’[32]. Ce sont les points a) et b) qui sont objet d’analyse économi­que comparative détaillée, c) et d) étant supposés, tandis que l’in­vention technologique qui a aboutit à l’industrie reste le mystère: “[...] ten­dance persistante pour l’introduction d’innova­tions techno­logiques; l’origine de cette tendance n’est pas claire” (introd. 2e édi­tion, p. 32). Or, parmi les trois grands traits de la Renaissance que j’ai rete­nu, les deux premiers recoupent d) et b) et le troisième, le nouveau rapport vision / mains, retient la tech­nologie (et aussi la différence essentielle entre la science euro­péenne et la grecque, à savoir l’ex­périmentation comme techni­que, le laboratoire).
22. Comment donc raisonner pour articuler mon argumen­ta­tion de type plutôt philosophique avec l’analyse économique de Jo­nes, autant que faire se peut? Je partirai de la révolution indus­trielle à rebours. Si l’on n’avait pas inventé la machine à vapeur ni l’électricité, que serait l’Europe? Des sociétés type ‘ancien régi­me’ sans doute, pas beaucoup plus développées que celles des empires asiatiques, les contacts avec ceux-ci continuant d’être fort lointains. Question: qu’est-ce qui a permis ces deux inven­tions? C’est la pile de Volta (1800) qui a permis le courant élec­trique et toutes les expé­rimentations qui ont rendu possible la physique théorique de l’élec­tro-magnétisme. Même si Gramme, un ancien menusier belge in­ven­teur du dynamo, “le premier gé­nérateur de courant continu com­mercialement utilisable, en 1870” (Landes, 1975, 391-2), a pro­cédé de forme empirique, il est indéniable qu’il n’aurait pas été possible que dans le contexte de physique théorique qu’il ignorait. Le même raisonnement est applicable à J. Watt: que la théorie phy­sique de la machine à va­peur, la thermodynamique, n’ait été inven­tée qu’une centaine d’années plus tard, n’invalide pas que, Watt étant fonc­tionnaire d’un laboratoire de physique, ayant la tête, les yeux et les mains d’un physicien de laboratoire, il n’aurait rien fait hors du contexte de la science[33]. Il s’agissait, dans les deux cas, d’expéri­mentation laboratoriale précédant la théorie, ce qui a été souvent le cas dans l’histoire européenne des sciences, à des épo­ques où les para­digmes étaient encore en friche, si l’on peut dire. Donc la ré­volution in­dustrielle n’a été possible qu’en raison de l’émergence de la phy­sique avec Galilée, Newton et beaucoup d’au­tres: or, ceux-ci ne sont pas historiquement compréhensibles sans les universités médiévales. Mon argu­men­ta­tion autour du “paradoxe de Galilée” a été une façon d’articu­ler le jeu de la séparation bibli­que de Dieu et de celle qui a opéré la dé­finition chez Platon et Aristote, la forma­tion du monothéisme mé­diéval, ensuite les repri­ses de Thomas d’Ac­quin et de Occam, pour que cette science - ses ‘idées’ et son la­boratoire - ait été possible ‘sans mi­racle’, dans une grande lenteur historique et énormément d’aléatoire, y compris ce­lui de quelques grands génies, et à sa suite la révolution technologi­que capitaliste. Hélas!, il est fort probable que toute cette argumen­tation soit plus ou moins illisible par un historien de l’économie, qui es­time que “le terrain des questions matériel­les est plus solide” que celui de “la pure histoire des idées” (p. 30). Mais il sera d’accord pour convenir que c’est quelque chose qui est décisive pour le con­traste avec les Asiatiques: on a vu le Japonais s’en plaindre auprès de Hei­degger (§ 7).
23. On peut se demander s’il n’y a pas un grand absent dans l’analyse de Jones qui puisse rendre une cer­taine unité aux divers facteurs qu’il a dégagé: les classes bour­geoises. Il oppose, de façon fort éclairante, le système d’États en Europe (où il n’a jamais eu d’empire durable depuis le 5e siècle) aux empires asiatiques de Chine, Inde et Turquie. Des raisons de contexte géo­graphique (des aires agricoles très fécondes entou­rées de barrières - montaignes ou forêts denses - ont été au cœur des principaux États-na­tions[34]) ex­pliquent cette différence, laquelle d’autre part a fait de ces empires une dualité abyssale entre la classe des guer­riers et celle des pay­sans, ceux-là n’ayant jamais d’autres intérêts que de piller l’excé­dent agricole ou toute autre richesse pour vivre dans un ‘luxe asia­tique’, comme on dit, ceux-ci que d’avoir le plus grand nombre d’enfants pour un tra­vail en manque toujours de main d’œuvre. Le commerce est sur­tout de produits de luxe et les marchands qui de­viennent riches ne seront jamais sûrs, ni leurs héritiers, de ne pas attirer la con­fiscation arbitraire des empe­reurs, lesquels “ne vou­laient pas se soumettre à la loi ni ne pro­posaient de législation im­partiale à leurs sujets” (p. 61). Or, le commerce dé­veloppé en une Europe divisée et avec beaucoup de côtes mariti­mes et de fleuves navigables a été de grands volumes de mar­chandises courantes, l’intérêt des rois étant plutôt de les taxer que de les confisquer et d’en finir[35]. Mais aussi, me semble-t-il, ce furent les republiques ita­liennes, les ports de la Hanse, Amsterdam et Anvers, qui ont été à l’origine de ce gros commerce, car, les gouver­nants n’ayant pas as­sez de terres, l’enjeu commercial au dehors de chez eux était leur principal cause de revenus imposables. C’est aussi dans ces cités que le réseau banquaire s’est développé, les lettres de créance, c’est-à-dire de l’argent signé, supposant aussi une entente (monothéiste?) de civilisation dans ce ‘crédit’ dans la signa­ture de gens qui ne se connaissaient pas du tout. Jones signale très jus­tement “l’appari­tion d’un esprit européen au sein de la bourgeoi­sie; à l’en­vers de la vi­sion conventionnelle, qui voit la diffusion à partir d’une Grande-Bretagne particulièrement créative, le déve­lop­pe­ment commercial et industriel a eu ses racines dans ces ré­seaux inter­na­tionaux de maisons commerciales” (p. 198).
24. Or, cette différence - entre d’une part l’aristocratie guer­rière, avec le clergé en plus, vivant des excédents de la terre et d’autre part des paysans qui la cultivaient - existait aussi au Moyen-Âge. Les premiers ne tra­vaillant pas de leurs mains, sans les bourgeoisies on n’au­rait eu ni de commerce ni de technologie. Jones signale comment ces excé­dents ont permis les croisades et la cons­truction de caté­drales, mais semble oublier, en vue du contraste avec l’Asie, et le développe­ment des bourgs et celui des universités. J’avais pré­tendu, en glo­sant Market (celles-ci étaient la plus belle invention de l’Europe), que l’Europe est la plus belle invention de ses uni­versités. Non point qu’elles aient ‘fait’ l’Europe, ce qui re­vient surtout aux bourgeoisies; ‘inventé’, c’est-à-dire trans­mis l’esprit créatif d’invention scientifique (et contagié peut-être aussi l’invention te­chnologique). Si l’on tient compte de comment la criti­que protestante des indulgences et des couvents a signifié la fin de l'économie ecclésiastique médiévale et de l’in­terprétation weberienne des rapports entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, il faut dès lors comprendre un autre facteur décisif de l’industrialisation: celle-ci a été le fait essentiellement des pays protestants de l’Eu­rope de l’Ouest et du Nord, à la seule excep­tion importante de la France et des cités commer­cia­les de Flan­dre et du Nord de l’Italie. L’alphabétisation dûe au rôle de la lec­ture de la Bi­ble (11. 34), de même que chez les Juifs, d’ailleurs, étant parmi les facteurs décisifs de la modernité, il semble probable que le “libre exa­men” luthérien (auquel fera écho le “doute méthodique” carté­sien) soit l’une des clés de l’esprit criti­que et in­ventif. On peut ainsi reprendre ces divers facteurs historiques, outre ceux relevant de la géographie, par leurs effets dans la for­mation des bourgeoisies protestantes[38] qui ont porté l’essentiel du proces­sus de développe­ment qui, depuis les communes des 12e et 13e siècles et leurs universités, depuis cette formidable reprise de son histoire en mains qui s’est donné elle-même le nom de Renais­san­ce, depuis l’invention de la physique et des philosophies des su­jets et des contrats sociaux, a abouti à la révolution industrielle et politique au dernier quart du 18e siècle.
25. Une façon de dire le bel effet de l’analyse de Jones, ce se­rait que c’est l’Europe qui a inventé l’histoire, que les sociétés asia­tiques n’étaient pas historiques, malgré leur connaissance de l’écri­ture: c’est ce que l’on désigne par stagnation. Et c’est pourquoi la compa­raison avec elles est aussi une confirmation de ma façon de raconter l’œuvre de l’Europe, la composition du paysage de la mo­dernité. On pourrait éventuellement trouver un moyen de vérifier le propos de Heidegger sur "le système conceptuel européen", la concep­tion que j’ai proposé concernant le poids historique, quasi-matériel, de l’écriture, du texte phi­losophique: on dresserait une liste de ter­mes actuels à racine grecque ou la­tine qui aient été objet de débats et de définitions philosophique, soit au Moyen-Âge, soit en Eu­rope classique; puis on prendrait quelques échantillons de dis­cours de divers ty­pes d'institutions contemporaines et on y éli­minerait ces termes pour voir s'ils gardent du sens ou bien si les trous les ont dé­truit. Serait-ce une manière scientifique susceptible d’être tenue en compte par un historien de l’économie?
26. Or, on pourrait aussi essayer de com­parer avec des dis­cours des mêmes types d'institutions au Japon, en Chine, en Inde, dans l’Islam, voir comment ces termes y sont, soit absents, soit tra­duits, soit devenus des néologismes, em­pruntés tel quels ou adap­tés. D’une fa­çon plus générale, peut-être serait-il possible de poser la question de savoir quel rôle de ‘séparation’ - par rapport aux clôtu­res an­thropologiques des sociétés ethniques où ils ont été lus - ont eu les grands textes du Bouddhisme, du Confucionisme et au­tres, comme il est arrivé en Juda (judaisme), en Grèce (héllé­nisme) et en Eu­rope à la suite de la Renaissance et de l’imprime­rie (humanisme). Ce sera sans doute plus difficile, mais pourrait s'avé­rer une tentati­ve de quelque utilité pour le dialogue entre des cul­tures desti­nées à se rencon­trer de plus en plus dans l'avenir, voire à se mêler les unes aux autres: car ces textes ont eu sans doute des effets intéres­sants ces civilisations dont elles au­ront à bénéficier pour résister aux effets nivelateurs de l’indus­trie et des medias, pour concilier la modernité avec leurs tradi­tions. C’est aussi urgent en Europe, cela va de soi.
27. Soit à la façon d’un post-scriptum. Aldo Schiavone (L'histoire brisée. La Rome antique et l'Occident moderne, Bélin, 2003) reprend cette comparaison de la modernité occidentale mais avec l’Empire Romain, se demandant pourquoi y eût-il une brisure de l’histoire, la catastrophe du pan occidental de l’empire, pourquoi celui-ci n’a-t-il pas poursuivi, de façon continue, la route de la mo­dernité. “Pourquoi la civilisation écono­mique et sociale de l’Occident a-t-elle dû se construire à travers un rapport aussi tor­tueux et lointain avec un passé antique si élabo­ré, au lieu d’en être le déve­loppement immédiat?” (p. 199). L’antique Rome et l’Occident mo­derne constituent “[...] deux mondes à part, sépa­rés par une insur­montable différence qualitative, qui renvoie à des strates de men­talités, d’habitudes, de comportements, de condi­tions matérielles et culturelles dont les lignes de force di­ver­gent radicale­ment” (p. 200). La dé­marche est plus osée du point de vue de l’approche (où Jones reste trop empiriste pour un goût non anglo-saxonique), plus expli­cative aussi; au-delà des économies au­tarciques des petites maisons rurales, le grand com­merce à lon­gue distance - de céréa­les, vin, huile, produits manufacturiers di­vers et in­téressant toutes les cou­ches sociales urbaines - dépend es­sentiel­lement de la politique, c’est-à-dire de la guerre: les terres conquises et mises à profit, les riches­ses des vain­cus pillées, les es­claves cap­turés devenant la main d’œuvre de la production des lati­fundia, des mines et de la manu­facture. La stabilité de ce système - il dura de la première partie du troisième siècle av. J.C. jusqu’au milieu du deu­xième siècle apr. J.C. (p. 67) - est fort origina­le: il n’y a pas de “sphère éco­nomique” (p. 46) autonome, pas de travail libre (le salai­re est stigmatisé), pas de “bourgeoisies” (pp. 96, 119), la croissance économique s’arrêta quand il n’y eut plus de conquêtes à faire (pp. 73, 222). La seconde partie du long chapitre sur “Les es­claves, la nature, les machines” montre bien comment ce système était “bloqué”, par un “abîme”, une “faille” “entre connais­sance et trans­formation de la nature”. C’est le façon donty a été surmonté cette faille ou abîme, cette sépa­ration, que l’on a essayé de viser ici, à la suite du texte sur la construction et déconstruction du Monothéisme européen.

[1] Ce début a été écrit à la suite d’une exposition à Lisboa sur l’art maritime de l’Athènes classique.
[2] En écrivant ceci, je faisais état d'une ignorance profonde d'Occidental. La visite récente du Musée Byzantin et Chrétien d'Athènes, dont les textes qui conduisent le visiteur sont d'une grande clarté, m'a fait mieux comprendre la puissance et grandeur de la culture grecque. Après sa période classique, elle a fécondé culturellement toute la Méditerranée et l'empire romain, et donc par la suite qu'ici est un peu racontée, la civilisation de l'Europe, avant d'avoir sombré sous le christianisme de l'empire, de subir aux VIIe et VIIIe siècles une forte crise urbaine et retour à la ruralisation : elle a eu sa 'fin de monde', parallèle à celle de l'Occident, en différé. Mais ensuite, elle a fécondé le christianisme lui-même et en a créé une nouvelle civilisation à culture et langue grecque, celle de Byzance, qui fécondera Russes et autres Slaves, ce qu'on appelle les Orthodoxes, l'autre moitié de l'Europe moderne. Et puis, en 1453, une deuxième 'fin de monde'. Incroyable!
[3] De même, c'est d'une sorte de polythéisme-sans-Dieux qu'il s'agirait dans la sorcellerie du Bocage que Jeanne Favret-Saada a ra­conté (Les mots, la mort, les sors, enquête sur la sorcellerie dans le Bocage, Gallimard, 1977). La 'cure' implique que, devant les diverses 'forces' qui provoquent des blessures dans la 'maison', il faut refaire l'unité du corps-maison, la désensorceleuse pre­nant la place 'mono-', de la force 'unique' - rassem­blant les forces de désa­grégation de la maison - déversée sur le sorcier ad­verse.
[4] À l’exception de l’empire romain et de son commerce de céréales, vin et huile sur de longues distances.
[5] Mais les travaux des linguistes, de Bopp à Dumézil, sur l'aire des lan­gues di­tes indo-européennes et leurs mythes, suggèrent au moins un ni­veau plus archaïque de civilisation.
[6] En plus du double lien (maison et social) de chaque société (4. 16), il y a ce lien de civilisation greffé sur l'autre(s). Lien civilisationnel, le Mono­théisme 'pénètre' partout, dans le super-domum de chaque maison, dans les enseignes monarchiques de chaque société.
[7] Voici ce qui est significatif du double mouvement: Galilée écrit ses Dialogues en italien, en voulant trouver un appui auprès des italiens let­trés mais non ecclésiastiques ni spécialistes; mais la condamnation surve­nue mènera à leur traduction en latin (en Hollande) pour qu'ils puissent at­teindre un public eu­ropéen. Il paraît que ce fût d'ailleurs cette même con­damna­tion qui a poussé, pour défendre les savants, à la formation de la Royale Académie de Londres et de l'Académie des Sciences de Paris, sorte de figuration de la "communauté universelle des savants", 'support' de la raison universelle en train d'émer­ger.
[8] Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976, p. 88
[9] Tout ce qu’on appelle ‘révolution’ d’habitude ne l’est que par rapport à celle-ci, soit qu’il se soit agi de son éclosion: la révolution industrielle et ses incidences politiques, l’indépendance américaine et la révolu­tion française, ou dites de ‘mentalités’; soit de tenta­tives d’accélération en vue de reprendre le retard: les révolutions latines d’Europe et d’Amérique, celles d’Asie et d’Afrique, et surtout les léninistes. Car il n’y a jamais eu de révolution ‘marxiste’, telle qu’elle devait poursuivre et compléter la révolution bour­geoise dans les pays capitalistes européens.
[10] Ce sont peut-être les maisons des nobles qui sont au plus près de celles des anciens Hébreux. Chez eux aussi, le culte de leurs ancêtres et de leurs généa­logies est très entretenu, et donc le culte du sang, de l'honneur, du courage à la guerre, toutes choses que l'on reçoit des récits, lus et relus avec ferveur, de ces grands ancêtres. "D'après Gilles André de La Roque, un genti­lhomme de bonne race a toujours dans son sang des ressources ca­chées qui lui permet­tront de transmettre à ses descendants de bons élé­ments, même s'il a eu une vie indigne. La noblesse est en effet une espèce de grâce [de bénédiction], liée au sang et à la race. Les lignées sont des êtres de la nature. Une mysté­rieuse énergie est le privilège des nobles maisons. D'après Jean de Saulx-Ta­vannes, 'la vérité des races' apparaît clairement, même si les rois abaissent les rangs des gens de qualité dans les cérémo­nies. La naissance, bien essen­tiel des familles, permet à celles-ci de résister aux caprices du monarque, de maintenir une gloire durable, connue par tous, en face des incertitudes de la faveur et de la vie de la cour" (Labatut,J.-P., 1978, Les noblesses européennes de la fin du XVe siècle à la fin du XVIIIe siècle, P.U.F., p. 73, je souligne). Et plus loin, la 'bénédic­tion' est aussi nettement marquée: "La no­blesse [...] a un droit his­torique incontestable au pouvoir et à l'honneur. Une mys­térieuse énergie est le privilège des nobles maisons, de ces glorieuses lignées qui, pour les Germains, étaient d'ascendance divine" (p. 75).
[11] En fait, le XIXe siècle et une partie du XXe a été l'objet d'une forte dis­cipli­narisation et surveillance des enfants, autant au niveau scolaire que moral (et très souvent religieux). Toute une abondante littérature sur l'éducation des jeunes gens et des jeunes filles se déploie tout au long du XIXe siècle (de même que des mouvements religieux tournés vers la péda­gogie), l'onde de puritanisme qui a immorta­lisé la reine Victoire d'Angle­terre achevant les dispositifs 'humanistes' dont l'effet est celui de ren­dre ferme et forte cette fragile famille nucléaire bourgeoise nouveau-née. De ce point de vue, l'hu­manisme serait la reformulation en termes familiaux et individuels (savoir, compétence, respon­sabilité éthique...) de la morale de jadis - en fabri­cant chez les nouveaux individus un très lourd Su­per-Ego, que Freud a ‘découvert’ et dont N. Elias a raconté l'histoire - dans un monde de très forte agita­tion, autant sociale et politique qu'au niveau des idées: les garçons sont à défen­dre des "idées avancées", les filles des "imaginations romanesques" ve­nues des ro­mans et feuille­tons.
[12] Les questions du type de constitution politique, de régime électoral, etc., ne viennent qu'ensuite. Les régimes à parti unique (de droite ou de gauche) qui ont dominé une bonne part du XXe siècle, devraient être vus comme des phé­nomè­nes liés au retard du développement, soit que l'on vou­drait l'accélérer de fa­çon volontariste, soit que l'on se méfiait de la mo­dernité et d'y perdre son identité traditionnelle.
[13] L'imprimerie divulgue la lecture au-delà des clercs et des fonctionnai­res des cours, pousse les collèges pour les enfants des nobles et des bour­geois plus ou moins riches, place la Bible dans les mains de non-intellec­tuels, mais aussi des romans de chevalerie et d'autres œuvres de diversion, donne origine pro­gressivement à une couche intellectuelle qui n'est plus destinée à des fonc­tions ecclésiastiques. Le livre pénètre dans les maisons citadines et apporte d'autres mondes au monde des familles, casse leur au­tarcie culturelle.
[14] Le protestantisme aura joué ainsi un rôle très important dans l'alpha­béti­sation des populations du Nord de l'Europe, comme il était déjà arrivé chez les Juifs.
[15] "Et on l'a vu la terre entière, d'un seul coup / jaillir toute ronde du profond azur".
[16] Le livre récent de Geneviève Bouchon, Vasco de Gama, Fayard, 1997, mon­tre assez bien comment, dans l'épopée portugaise de l'Inde et de l'Asie, se conciliaient le goût scientifique des découvertes nautiques, géographi­ques, astronomiques et anthropologiques et le goût des épices pour les ta­bles des maisons nobles européennes; ces deux goûts se conciliaient en ef­fet dans une geste de conquête, typique des sociétés guerrières à maisons, dont Afonso de Albuquerque a créé la stratégie, à base d'artillerie et de fortifications (Ormuz, Goa et Malaca), assurant la maîtrise militaire des mers. Le côté le plus ignoble de cette conquête, dès son début, a été l'escla­vage des Noirs africains, prati­quée d'ailleurs aussi par Africains, Indiens et Musul­mans.
[17] Dont faisait état un documentaire de télévision des années 80, vu par ha­sard, dont j'ai oublié le détail et pas retenu les références.
[18] Étymologie: vision parfaite, achevée; c'est celle d'un 'sujet' humain (humanisme) à partir d'un point de vue. La géométrie ou mathématique, qui a eu un rôle décisif dans les sciences à venir, a amené Platon en allié de la critique d’Aristote: ses dialogues ont été traduits en latin par Marsile Ficin vers 1469, pendant cette période de tournant.
[19] Encycl. Universalis, vol. 14, art. "Renaissance". C’est dans cette encyclo­pédie que j’ai puisé l’essentiel du matériel de ce sous-chapitre.
[20] Dont J. Le Goff a raconté la 'naissance' vers la fin du XIIe siècle; il a été le support théologique de l'économie ecclésiastique médiévale.
[21] G. Bataille, La part maudite. Le salut ne se fera plus par les ‘œuvres’ (indulgences, messes pour les morts, fondations de monastères, etc.), mais par la ‘seule foi’.
[22] Mais il ne faut pas trop opposer l'âme et le sujet, l'âme des aristotéliciens serait (hormis son essentielle immortali­té chrétienne) peut-être plus proche du sujet (hormis sa finitude kantien­­­­­­­­­ne) qu'elle ne le serait de l'âme des au­gustiniens. N'em­pêche que le change­ment de civilisation entre sociétés à maisons et sociétés à institutions se laisse bien saisir par cette différence. L'âme n'exerçait de maîtrise que sur le corps et ses passions, sur la femme et les enfants de la maison et sur ses esclaves ou autres serfs et do­mestiques; elle con­naissait la physis, la nature, selon la syntaxis des quatre causes aristoté­liciennes, mais sans y intervenir, car justement le pro­pre de la physis c'est de pousser d'elle-même: les vivants sont 'auto-nomes', ils nais­sent, se nourris­sent, croissent et meurent d'eux-mêmes: les humains n'en ont point la maîtri­se, la fécondité est bénédiction, don des Dieux-des-ancêtres, du Dieu chrétien. Le sujet, lui, est résolument tourné vers le Monde, quoi qu’il en soit des complicités entre l’une et l’autre chez les penseurs classiques du XVIIe siècle, ceux de ce tournant.
[23] Newton l’a reconnu. Cette méconnaissance de l'écriture (Derrida et sa grammatologie) en tant que technique de langage prolonge la mé­connaissance 'idéaliste' des Grecs sans mains, bien que leur ‘âme’ contemplative soit remplacée par un ‘sujet’ tourné vers le Monde, cherchant sa connaissance et maîtrise.
[24] Les questions philosophiques gardent leur autonomie intertextuelle, dans le geste de composition incessament repris, de génération en génération; mais les tournants civilisationnels y interfèrent aussi, marquant des inter­ruptions qui, dans ce que j’ai appelé la geste, obligent parfois tel ou tel penseur à une modification plus ou moins abrupte de cette composition.
[25] Les Mots et les Choses, chap. II et III-VI, respectivement.
[26] Je continue donc mon ‘éloge de la philosophie’ (8. 34), d’une philosophie que je ne partage pas mais dont je suis un héritier (partiel, comme toujours en questions d’héritage).
[27] C’est la façon bourgeoise, au lieu d’aller les chercher par conquête de bu­tins, À la façon guerrière de l’aristocratie.
[28] Le Plan Marshall, l'aide des États-Unis à la reconstruction de l'Europe en ruines, est tout à fait impensable pendant les cinq siècles antérieurs.
[29] Après un siècle de paix, due à l’industrialisation et au commerce corrélatif.
[30] O milagre europeu, 2002, Gradiva, avec une introduction de 2001 qui rap­pelle la discussion qu’il a suscité.
[31] Les rubriques d’un chapitre “Du serpent en général” au XVIe siècle qui ont énormément choqué Buffon au XVIIIe (Foucault, Les mots et les choses, p. 54) montrent assez bien les différences entre ces deux siècles.
[32] Il se peut que cet argument de Jones, a) et b), le plus convaincant, me semble-t-il, soit aussi valable pour expliquer celui-ci, son manque de hérita­ge étant compensé par l’endogamie, que l’on a souligné aux chap. 8 et 9, et par les ‘laboratoires’ de politique et d’écriture qui ont été les colonies grec­ques d’Asie Mineure et du Sud de l’Italie: la philosophie n’a pas commencé à Athènes. Un rôle semblable aura été en Europe celui des cités-États italiennes (§ 17), dont le développement commercial et financier s’est traduit dans le mouvement de la Renaissance. L’écriture innove surtout dans des milieux marginaux, hors des cercles d’ortodoxie, c’est toujours le cas de la grande lit­térature.
[33] Nuance donc de l’affirmation de Landes, qui pêche par empirisme: “la science n’a pas précédé la technique: longtemps ces deux activités ont été pa­rallèles et indépendan­tes” (contrecape de l’édition française).
[34] Toutes au-dessus du parallèle 45º Nord, un climat pluvieux et dur, plus propice à la raison qu’aux passions, comme Rousseau le soulignait dans son Essai sur l’origine des langues.
[35] Le Monothéisme chrétien aura empêché cet arbitraire de la part des rois
[36] Le christianisme et la philosophie grecque ne sont pas des facteurs suffi­sants: les frontières de l’ortodoxie byzantine et eslave divisent encore l’Euro­pe. L’apport d’Aristote n’est pas suffisant non plus: dans la première moitié du XVIIIe siè­cle, le Portugal catholique utilisait l’or du Brésil pour ériger un couvent énorme (dont Saramago a écrit le roman), comme si l’on était en pleine éco­nomie médiévale. Ce n’est qu’ensuite que Pombal, le premier mo­dernisateur, est venu.

LE JAPON, UNE SOCIÉTÉ NON MONOTHÉISTE

Ce texte est le dernier chapitre d’un inédit (écrit entre 1992 et 1995) concernant l’histoire de la séparation occidentale de la Terre et du Dieu monothéiste, dont les deux textes précédents donnent un aperçu.




Un archipel en retard qui améliore la technologie importée
Pas de définition, pas d'absolu
Communauté et liberté
Évitera-t-on l'occidentalisation?


1. Quel intellectuel occidental n'a-t-il pas rêvé de comprendre l'étrangeté, l'énigme de ce pays à culture si différente de la nôtre, fermé exprès pendant presque trois siècles pour se rouvrir d'un bond il y a peu plus d'un siècle (1), se moderniser très rapidement et nous dépasser au niveau même de la tech-nologie qu'il nous a emprunté, tout en gardant cet aura étrange d'une autre civilisation, d'une riche tradition dont nous sommes tout à fait exclus, alors qu'ils semblent exceller à comprendre la nôtre? Et puis, il est le seul, parmi les grandes civilisations asiatiques, la Chine et l'Inde, la Perse ou Iran et la Turquie, le seul à l'avoir réussi de bonne heure, comme si ce qui est obstacle et résistance à la modernité chez les autres ne l'était pas au Japon, tout en le demeurant pour notre compréhension à nous. Si chez nous la modernité, la technologie, ont remplacé nos vieux usages et changé les traditions de fond en comble, est-ce que le même n'est pas arrivé chez eux, n'ar-rivera-t-il pas bientôt? Ont-ils tendance à devenir comme nous, individualistes et anarchistes, ou resteront-ils collectifs, comme les groupes de touristes japonais qui débarquent chez nous semblent le suggérer? Depuis des années que ce type de questions harcelait ma curiosité, voici que le moment venu d'essayer de trouver quelques pistes de réponse (quelle immense bibliographie ne faudrait-il pas lire?), j'ai la chance de tomber sur la traduction portugaise récente d'un livre tout à fait remarquable de Taichi Sakaiya (2). Je l'ouvre, je le lis, j'en suis bouleversé. La réalité dépasse la fiction. Le Japon est une société qui défie toute conception occidentale de société, celle que j'ai présentée ici y comprise. Il peut dès lors jouer un rôle de vérification de ma proposition concernant le Monothéisme occidental. Puisqu'il est une société non monothéiste.

Un archipel en retard qui améliore la technologie importée

2. Je commence par une citation relevant l'inadéquation des lois de l'économie occidentale à cette société orientale. "L'expérience du Japon moderne, surtout après la guerre, est pleine d'exceptions à ce qui, à niveau mondial, est considéré un corpus de lois économiques. Par exemple, le Japon a réussi une croissance économique rapide en même temps que les dif-férentiels des rendements diminuaient de façon considérable. Les entreprises ont grandi et leurs employés sont devenus plus loyaux envers elles. L'éventail salarial réduit et le système d'emploi à vie n'ont pas fait diminuer la compétition pour la promotion dans les entreprises. Malgré les différences entre les rendements et les positions basées sur des diplômes académiques plus élevés, qui sont moindres que dans n'importe quel autre pays, la compétition dans les tests et examens est intense. Quand les niveaux de rendement augmentent, les tra-vailleurs ne ralentissent pas le rythme du travail. L'urbanisa-tion croissante est suivie d'une diminution des taux de crimi-nalité. Une transition vers le secteur des services dans l'activi-té économique ne produit pas une augmentation de l'économie souterraine" (3). Sakaiya est un économiste qui revient sur la géographie, le climat et l'histoire de son pays pour en comprendre l’économie, donnée par la Terre et les ancêtres d'un archipel de quatre grandes îles sur la côte Est de l'Asie: "le Japon de la fin du XXe siècle a été façonné dans ce type de société [monoculture industrielle] par le climat et le terrain des îles, par l'histoire et par les longues traditions de la culture que le milieu ambiant lui a prodigué" (p. 73).
3. Semblable à l'Angleterre (4), pour une part: protégé par la mer, le Japon n'a jamais été occupé militairement, la seule tentative d'invasion, des Mongols au XIIIe siècle, ayant échoué par des tempêtes maritimes, mais il est assez proche du Continent pour en avoir des rapports suivis. Différent cepen-dant, d'autre part, car il a toujours été en retard par rapport à la Chine, phare des civilisations asiatiques. Et voilà l'une des caractéristiques japonaises: c'est un pays essentiellement importateur qui a le génie d'imiter et d'améliorer la technologie importée. Sakaiya en donne plusieurs exemples, dès le riz, importé de la Chine au siècle I de l'ère chrétienne. Avec un curieux rythme: d'abord ils copient exactement, 40 ans après, c'est réussi en mieux. Ils ont construit au VIIIe siècle la statue de cuivre (par la méthode de déposition) la plus grande au monde, 40 ans après avoir appris cette technique. Les deux fusils ramenés par des Portugais, en 1543, étaient devancés 40 ans après par les Japonais qui en 1600 en avaient déjà plus que l'ensemble de l'Europe. De même pour la soie (entre 1868 et 1901) et l'industrie du coton (1885 à 1925), après la réforme vers la modernité de Meiji. Et ce que l'on sait aujour-d'hui, les voitures et l'électronique. On peut retenir deux autres caractéristiques, complémentaires entre elles rapportées à cet inimitable art d'imiter, qui sont le fait d'être une société fort homogène, où le collectif prime nettement sur l'individu, d'une part, la grande précision et qualité du travail minutieux et dans le détail, d'autre part. D'où leur viennent ces qualités, se demande Sakaiya?
4. Dans un sol fertile et avec un climat chaud et humide, la culture du riz a été sa première grande importation (la Chine le cultivait depuis presque un millénaire); très exigeant en chaleur, eau et travail, c’est un céréale typique de l'Asie et de ses moussons, de ses grandes densités de populations, la dureté du travail étant compensée par une grande régularité des rendements. Il demande une forme collective d'exploita-tion, l'ensemble du village y étant asservie, car d'être exclu du riz et de l'eau c'est d'être condamné à la faim. D'autre part, Sakaiya souligne l'inexistence de traditions de grand bétail au Japon (chevaux, bœufs, moutons), qui exigerait une grande force physique pour le dompter, et seraient l'une des conditions de l'esclavage ailleurs (selon l'auteur, et c'est fort astucieux, ces traditions ont permis aux peuples de bergers d'ail-leurs de trouver moralement correctes les dominations de force sur d'autres peuples). Sa géographie facilitant les com-munications et les marchés, le Japon a gagné le caractère homogène et collectif (et non militarisé) qu'il a encore aujourd'hui . Il semble ainsi probable que le Japon n'aura pas été une société à maisons si nettement distinguées et opposées aux voisines, comme celles de la Méditerranée et du Proche-Orient, avec leurs autres cultures et l'élevage du bétail. N'ayant pu trouver des indications sur l'organisation de la pa-renté, on peut présumer que les communautés villageoises in-tégreraient en quelque sorte les maisons. D'autre part, encore aujourd'hui il n'y a presque pas d'étrangers habitants au Japon, peu de Japonais émigrent (6), il n’y a pas de différences ethniques ni linguistiques; il s'agit d'une société à très forte endogamie, marquant nettement les différences par rapport aux étrangers, devenant facilement xénophobe (7). C’est-à-dire que l'on s'attendrait à un collectivisme du pire aloi, mais Sakaiya donne beaucoup d'exemples montrant qu'il s'agit de toute autre chose. Et c'est où cela devient vraiment intéressant.

Pas de définition, pas d'absolu

5. Commençons par le shinto, la religion traditionnelle de leurs ancêtres, auquel le bouddhisme est venu se mêler au VIe siècle. "Combien de bouddhistes y a-t-il au Japon? 120 millions. Et de shintouistes? 120 millions. Quelle est la population du Japon? 120 millions" (p. 115). En effet, la règle est que le mariage soit shintouiste et les funérailles bouddhistes. Il n'a pas de livres sacrés, pas de préceptes ni de commandements, pas de listage non plus de "choses mauvaises" à éviter. [Les kami, entités sacrées, littéralement "supérieurs" - soleil, lune, typhons, montagnes, fleuves, mers, animaux sauvages, etc. -, sont innombrables, peu identifiées de façon certaine (par un épithète), se cachant, ambiguës, pouvant être dangereuses ou violentes, devant donc être conciliées par des rites pour éviter des tsumi (souillure), pour éviter "en somme la transgression de certaines limites, non toujours formellement interdites ni précisées, mais chargées d'un potentiel magique redoutable...". Il faut s'en purifier (par des nettoyages rituels) ou faire des abstinences] (8). Il n'y a pas de système de valeurs ou croyances absolues, dit Sakaiya, le shinto peut donc coexister avec d'autres valeurs. Il s'explique ensuite sur les rapports entre les 'deux' religions aux diverses époques de l'histoire du Japon, comment le prince Shôtoku (début VIIe siècle) a réussi à les concilier de façon durable, tout en donnant "au Japon la première 'liberté religieuse' du monde" (p. 124), le secret ayant consisté à ne pas les aborder comme des systèmes exclusifs (9). Ce à quoi les Japonais semblaient prédisposés par le shinto, par ce manque de frontières précises, par rapport soit aux kami, soit au bien et au mal.
6. Le Japon a connu à la fin du 12e siècle la surposition de deux systèmes de pouvoirs, à travers un réseau de fonctionnaires - ombre lié au bakufu (10) Yoritomo, qui venait de prendre le pouvoir militaire et qui siégeait à Kamakura, mais tout en laissant à Kyoto l'empereur, sa cour et ses fonctionnaires, continuer de faire les cérémonies de celui qui fait semblant de détenir le pouvoir, personne par ailleurs n'étant dupe de ce qui se passait: ce système d'empereur vide, si l'on peut dire à la façon de Barthes, a continué à travers deux autres bakufu (à partir de 1338 et de 1603) jusqu'aujourd'hui. Des fonctionnai-res perçoivent des impôts auprès des paysans des villages, la loi stipulant 60% de la moisson; voici cependant qu'ils peuvent descendre jusqu'à 30%, une marge étant donc laissée pour des subterfuges ou des négociations entre les uns et les autres, la condescendance du fonctionnaire lui accordant du pouvoir sur d'autres aires d'influence non prévues dans la loi. Les lois et les contrats ne doivent pas être très précis, pas à interpréter à la lettre non plus, car à chaque fois on entame des stratégies selon les contextes et leur changement. Impensable dans des sociétés issues de migrations ou de conquêtes, où il y a beau-coup de mélanges, l'homogénéité japonaise permet un tel fonc-tionnement, vu que les présupposés sont communs à tous, tous savent à quoi s'attendre, apprennent dès tous petits à s'y exercer, selon une même éthique qui laisse proches les gou-vernés et les gouvernants, les seigneurs et les paysans. En même temps, on peut changer d'avis avec le temps, le critère des valeurs n'étant que l'opinion de la majorité, dans le groupe social auquel on appartient.
7. Dans un entretien avec Tezuka, professeur de littérature allemande à Tokyo, Heidegger cherche à saisir les diffé-rences entre les esthétiques japonaise et européenne. Le dialo-gue se passe en 1953-54, le Japon n'est pas encore le géant de l'économie mondiale, sans quoi sans doute d'autres questions seraient venues. Son interlocuteur se plaint du manque de concepts, "car depuis la rencontre avec la pensée européenne, une incapacité de notre langue est venue au jour. [...] Il lui manque la force de définition grâce à laquelle des objets peuvent être représentés les uns par rapport aux autres dans un ordre clair, c’est-à-dire dans des relations mutuelles de hiérarchie et de subordination". On devine la déception de Heidegger: "pensez-vous sérieusement que cette incapacité soit un défaut qui appauvrisse votre langue?" (11). Car ce 'défaut' est bel et bien la description de l'ontothéologie - "aucun japonais ne croit à l'existence d'un Dieu absolu", remarque Sakaiya de son côté - que Heidegger n'a cessé de questionner dans la pensée occidentale, ce qui lui est survenu comme 'métaphysique' s'achevant dans la technique moderne; c'est cette 'incapacité' et ce 'défaut' que Heidegger chercherait justement à retrouver en questionnant l'esthétique japonaise. Autrement dit, la société japonaise que l'on est en train d'évoquer serait une société sans les séparations des définitions, de Dieu, de l'âme et du cœur, de l'éthique par rapport au droit, sans la représentation, sans sujet/objet, sans tout ce système conceptuel dont nous avons suivi les implantations hébraïque, grecque et européenne; il s'agit en bref d'une société sans ontothéologie, non monothéiste. Comment est-ce possible qu'un pays qui ne définit pas, ne représente pas les objets clairement, ne les hiérarchise pas, comment peut-il être à la pointe du progrès? Ce serait une sorte de réserve philosophique - on n'oserait pas dire un laboratoire - offerte à notre lecture, une 'vérification' possible de la vraisemblance, par inversion, par négatif, comment dire?, une vérification quasi-expérimentale du voyage philosophique proposé ici. Ce fût en tout cas le sentiment, inédit chez moi à niveau philosophique, que la lecture de Sakaiya m'a procuré. Extrême-Orient, le Japon serait l'Extrême-Autre-de-l'Occident. Et c'est comme cela que mon cher vieux Maître R. Barthes l'a découvert émerveillé: "de tous les pays que l'auteur a pu connaître, le Japon est celui où il a rencontré le travail du signe le plus proche de ses convictions et de ses fantasmes, ou, si l'on préfère, le plus éloigné des dégoûts, des irritations et des refus que suscite en lui la sémiocratie occidentale" (12).

Communauté et liberté

8. Le concept de corps communautaire proposé par le philosophe anthropologue J. Gil (13) peut nous suggérer comment une société très fortement collective peut être traversée par des singularités (non individuelles, au sens moderne occidental du terme), il permet ainsi de concevoir un éventail large de formes historiques de sociétés, dont celle du Japon qu'il faudrait suivre au long de son histoire. Sakaiya en multiplie les exemples, dans le passé comme aujourd'hui; ce qui se montre dans cette façon de faire, c'est comment le caractère collectif de la société japonaise ménage une zone de fluidité, d'indéfinition de frontières - comme le shinto déjà - qui laisse de l'espace autant aux décisions d'en bas qu'à l'intervention demandée du responsable, mais aussi aux conflits, aux straté-gies, sans besoin de chefs pour trancher (14). Il s'agit donc d'un espace de liberté réelle pour chacun et d'efficacité à la longue; dans les entreprises, par exemple, cette marge implique une lenteur plus grande dans les décisions, chacun à son niveau ayant son point de vue à faire valoir, mais quand le processus est fini, il s'agit une décision solide. Or, dans cet espace de liberté, ce à quoi chaque Japonais tient plus que tout, c'est à la reconnaissance des autres de sa communauté - son village ou son département d'entreprise -, de ses pairs plus que du grand public (15); la popularité, réservée aux artistes et politiciens, déchaîne l'envie des proches et est à éviter au maximum: c'est pourquoi il n'y a pas de visages japonais connus, pourquoi ils n'ont pas de 'leaders' (16), la difficulté de prendre une décision devant une émergence étant l'une des faiblesses du système. Aussi leur performance dans le travail de détail et d'aboutissement relève de l'obtention de la reconnaissance du groupe, elle est la preuve de son éthique et de sa compétence. Signature aussi de sa liberté dans le collectif. On ne pourra pas dire que le système social japonais est un collectivisme; collectif sans aucun doute, il est foncièrement démocratique, non totalitaire, puisque ménageant l'espace de liberté d'un chacun. Beaucoup de paradoxes - du point de vue occidental - s'éclairent de ce point de vue. Mais d'autre part, Sakaiya souligne que cette appartenance au collectif, au communautaire, implique pour ainsi dire un esprit de clocher, avec beaucoup de rivalités entre villages voisines, entre entreprises, entre les départements de la même entreprise ou ministère, entre les ministères aussi. Ce qui pose des problèmes de coordination gouvernementale: même pendant la guerre, "l'Armée, la Marine, la Police et les bureaucrates de l'économie luttaient constamment entre eux pour le pouvoir" (p. 18). Il n'y a pas de plan national, ni d'objectifs nationaux, ce qui montre que la réussite japonaise n'a pas été possible que par des négociations incessantes, des influences, de la proximité entre les entreprises, les banques, les bureaucrates des ministères, etc., par "l'orientation administrative" implantée dès 1941 (§ 12).
9. Voici une hypothèse possible. La civilisation japonaise ignorerait donc le registre logocentrique de la vérité comme adéquation du discours et de ladite 'réalité', 'réalité-en-soi', elle n'aurait pas de croyance au pouvoir de la parole et du discours, du logos: pouvoir de révélation divine chez les Hébreux, pouvoir de la définition pour le dévoilement, la découverte du réel, chez les Grecs, pouvoir d'expression du sujet, de son intimité vraie, par la confession, la spontanéité, chez les Européens. Sakaiya parle de la façon japonaise de ne pas parler franchement, de ne pas s'exprimer directement, mais par ellipses, par "l'atmosphère", par "discours indirect" adressé à bon entendeur (17), les intentions ne se communicant pas par les mots, mais par les attitudes et des techniques de "transmission de poitrine à poitrine". Il faut donc apprendre à connaître les autres si, par exemple, on va entreprendre des affaires avec ou travailler ensemble, il faut se donner du temps, passer des heures à bavarder et à jouer pour cela, pour connaître leurs partenaires et parvenir à faire groupe, à faire communauté: "...spirituellement libres, sans une ancre [d'absolu, comme en Occident] à quoi se cramponner, les Japonais cherchent surtout l'interaction avec les autres humains", dit Sakaiya. Cette interaction aux autres, c'est mon hypothèse donc, serait construite, à la façon des dentellières: réseau des gestes, des étiquettes bien codées de la politesse, travail minutieux, perfectionniste dans le détail, comme nous disons (pour eux ce ne sera pas du détail, parce que tout dans leur ouvrer l'est). Plutôt que de 'communication' ou de 'reconnaissance', faudrait-il alors parler de travail, travail de constitution à la fois de la communauté et de chacun de ses participants, ce serait pourquoi la loyauté envers celle-ci est tellement stable: la rigueur solidaire du travail des mains, celui des mots d'entente non expressive, des mets de table, des étiquettes de vie, et ainsi de suite, un travail d'initiés et qui va en changeant selon les communautés elles-mêmes, les époques, ce serait là la stabilité même de la communauté. Mais alors c'est pour cela aussi que ce travail est fait: autant sinon plus que comme 'production', il serait aussi essentiellement du jeu. Du travail, parce qu'inscrivant dans la matière, comme on dit, la transformant, y compris les humains; du jeu parce sa 'finalité' reste immanente, comme 'vie de la communauté' elle-même. En requérant une initiation, ici comme ailleurs, ceux qui sont admis et inclus se séparent forcément des autres, les excluant dehors. L'absence de frontières, de limites précises au-dedans des communautés, c'est aussi ce qui est une frontière pour les étrangers (18).
10. Ce n'est pas simple à comprendre, cela va de soi, la lecture de Barthes, une sorte d'esthétique philosophique, à la fois précise et précieuse, se faisant par contraste avec nous-mêmes. C'est inévitable: l'étrangeté de ce monde nous renvoie à une autre compréhension du nôtre. Par exemple, mon voyage ici n'a pas su dire comment l'âme greco-chrétienne avait joué pour la constitution de l'individu moderne. Fiction à la fois religieuse et intellectuelle (19), elle s'atteste, gagne de la visibilité sociale, par exemple chez les dames romaines chrétiennes qui s'affichent de la maîtrise de leur mari ou de l'autorité publique de Rome par la confession du Christ comme leur Maître (20), comme dans la geste des saints, des gens pieux et charitables, dans l'aveu sacramental, et ainsi de suite. Mais quel rapport a-t-elle avec l'individu moderne? Voici ce que le Japon nous montre: une société moderne, d'individus donc (emploi hors de la famille et salaire, donc liberté respective d'acheter au marché ce qu'on veut, discipline et savoir appris à l'école et spécialisation professionnelle, pouvoir de se déplacer, d'être informé, etc.), mais sans la tradition européenne de l'âme qui 'fonde' (21) et 'coupe', sépare les uns des autres par une 'intériorité pleine' et 'secrète' (22). Il réside peut-être ici l'une des raisons du dialogue de sourds entre les Occidentaux et les Japonais: les uns voudraient que les autres disent clairement ce qu'ils pensent et veulent, ce qu'ils ont dans l'âme, dans le cœur, qu'ils ne dissimulent plus; les autres n'ont point du tout la conviction qu'ils sont en train de cacher quoi que ce soit, ils invitent avec courtoisie à jouer le golf, à causer des heures de suite, ils font ainsi leur travail - jeu, font du lien avec, il suffi-rait de comprendre ce travail - jeu qui se montre à bon entendeur.

Évitera-t-on l'occidentalisation?

11. J'ai tâché d'interpréter, en tenant compte de ma proposition concernant l'histoire de l'Occident, la remarquable lecture de l'histoire du Japon de Sakaiya. Mais il y a un aspect qui semble faire difficulté: leur disponibilité presque totale à l'importation semble nier que chez eux la société soit d'abord l'héritage de leurs ancêtres. En effet, j'ai proposé que le rap-port aux ancêtres relevait, chez les Hébreux, du souci de répétition des usages hérités comme chance de survie de la société de génération en génération, dans des sociétés qui ne changent guère, ou très peu, et qui doivent se défendre de voisins envieux. Or, il se trouve que ceux-ci ne menacent point le Japon dans ses îles, au contraire lui procurent des possibilités de mieux survivre, par exemple en cultivant du riz, d'autres technologies plus tard. Le même critère qui incitait les Hé-breux à se protéger du changement des usages reçus, a incité les Japonais à les changer; où les uns craignaient de périr, les autres ont vu le moyen de progresser. Mais d'autre part, ils n'ont point délaissé leurs ancêtres, car le geste d'importer des inventions des plus avancés qu'eux, et de les améliorer par la suite, est devenu leur héritage aussi : ils ont en effet gardé de leurs ancêtres des critères de tri par rapport à l'importé. Sakaiya y insiste souvent, en donnant comme explication qu'ils "ne pensent pas les cultures comme des systèmes", ils sélectionnent, n'en reçoivent que ce qui leur semble compatible avec leur culture héritée (23). C'est arrivé avec le bouddhisme qui est rentré avec certaines technologies aussi. Mais c'est arrivé de façon spectaculaire avec le christianisme au XVIe siècle, qui s'y est développé très vite, les conversions allant bon train (là encore avec de la technologie). Et voici que le mouvement est arrêté de forme brutale, la religion interdite et le pays fermé pour plus de deux siècles (développant la technologie acquise mais devant vivre dans la frugalité). Sans doute d'autres facteurs ont dû jouer, mais il est très tentant de penser que le Japon (selon Sakaiya) a très vite compris que le caractère dogmatique et exclusif du monothéisme catholique ('universel' par absorption et excommunication de l'hérétique) serait sa sentence de mort (24), foncièrement incompatible avec le caractère collectif de la société: cela aurait pu être un devenir collectiviste du Japon, comme celui que l'on sait de la Russie chrétienne. Car il se peut très bien qu'il n'y ait de collectivisme que là où des formes sociales collectives vont de pair avec la représentation ontothéologique (25).
12. L'Occident, rechassé une première fois, revient au XIXe siècle, paré maintenant d'une technologie militaire maritime qui a fait peur et provoqué ensuite et l'envie et le soin d'éviter une défaite possible. Les Japonais reprennent donc l'habitude ancestrale d'importer de la technologie sans égard aux formes culturelles. Justement, la technologie vient maintenant 'dé-substantialisée', si l’on peut dire, à la fois universelle et historique, elle se prête à l'importation. Mais, discret au début, le capital en fait partie, c’est-à-dire le marché et la concurrence, l'enrichissement des uns et l'appauvrissement des autres, l'individualisme. Sakaiya pense que c'est ce qui a fomenté des fortes tensions politiques dans le Japon du début du siècle et précipité la victoire des nationalistes, qui sont devenus les alliés des nazis pendant la guerre, avec une idéologie patriarcale autour de l'empereur qui est disparue après la défaite. Mais, vers la fin du livre, il ajoute un facteur décisif survenu en 1941, en plein effort de guerre, qui, lui, non seulement n'est pas disparu, mais reste le secret de la prospérité énorme du Japon actuel (mais aussi des soucis de Sakaiya pour l'avenir). C'est ce qu'il appelle "l'orientation administrative", avec trois caractéristiques: la standardisation de tout produit pour l'incitation de la production industrielle de masse; un système d'éducation nationale qu'il faudrait peut-être appeler collectiviste, de l'évocation que Sakaiya en fait, de sa façon d'éradiquer autant les défauts que l'individualité d'un chacun (et qui n'a de sens que pour de la production de masse); et la cen-tralisation du gouvernement et de la bureaucratie, des administrations des entreprises, des institutions de 'mass media' et des activités culturelles significatives, tout cela centralisé à Tokyo, aux régions étant dévolu le travail manuel. Ce serait ce qui a permis au Japon de devenir un géant de l'économie, sans doute, mais une monoculture industrielle, spécialisée dans la production standard de masses, incapable d'idées nouvelles pour d'autres orientations. Or, dans la Toile Globale qui s'implante actuellement, vendre des idées serait le secret de la réussite (26).
13. Sans doute, le risque existe, je ne suis pas économiste. Et pourtant. D'où l'évalue-t-on, ce risque? Il me semble que du discours économique occidental, dont Sakaiya avait souligné l'inadéquation partielle au Japon, citation par laquelle j'ai commencé ce texte. Si Reich lui-même craint fort que la Toile Globale laissée à sa seule logique ne précipite la sécession de la société américaine, en créant une sorte de neo apartheid, il va de soi que ce risque serait pire encore au Japon. Sakaiya insiste très souvent que les Japonais ne sont capables que de faire des voitures et des appareils électroniques de masse, pas capables de les distribuer et vendre ni d'aucun type de distribution, celle de l'information y comprise, incapables donc de ce qu'on appelle les 'services'. Incapables, c’est-à-dire: ils le font bien, même très bien, mais très lentement. Par exemple connu, ils excellent à faire des paquets pour des objets moindres, et cela n'est pas rentable. Peut-être parce que c'est du jeu. Or, s'il se trouve que l'électronique nous amène enfin du temps libre pour jouer plus que pour travailler dur comme jusqu'ici, n'est-ce pas une très bonne tradition que les Japonais ont déjà, celle de mêler travail et jeu dans leur façon même de constituer communauté, de se faire eux-mêmes comme membres communautaires? Si j'ai raison dans cette équation travail=jeu=communauté, c'est peut-être là la chance du Japon, de ne point imiter le productivisme occidental, dont nous souffrons très fort, mais de continuer avec ses zones flot-tantes d'indéfinition, de marge de liberté au cœur de la communauté, de savoir se jouer dans la patience avec le temps, de garder cette sagesse de rester déréglés par rapport à ce que l'Occident appelle lois de l'économie. Mais réussiront les futurs Japonais, ayant passé par l'épreuve scolaire, qui leur enfonce la représentation dans la tête et les pousse à une concurrence de rare violence, réussiront-ils à préserver cette liberté communautaire qui les a gardé dans l'extrémité jusqu'ici? Le Japon saura-t-il résister - de sa force, bimillénaire et fort originale, de contention quasi-autarcique - aux effets anti-communautaires de la dissémination de la technologie?
[1] Dès 1639 jusqu'à la période Meiji, en 1867-68, où commencent les ré­formes, après que les Japonais ont mesuré leur retard par rapport aux pays occi­den­taux.
[2] SAKAIYA, T., 1993, What is Japan? Contradictions and trans­formations (trad. port. de A. P. Curado), Kodansha America Inc. C’est un économiste qui a travaillé dans le célèbre Ministère du Commerce et Industrie Internationaux (MITI, où il fût le responsable de deux Expositions, Osaka 1970, Okinawa 1975), qu'il a quitté ensuite pour l'écriture, fiction autant qu'essai. Cet essai-ci reprend la question 'qui est le Japon?' (Nihon to wa nanika) pour l'expliquer à travers son histoire.
[3] P. 151. La récente corruption (dont il se plaindra plus tard) ne relève pas, ajoute-t-il, de l'économie souterraine.
[4] Où a débuté la révolution industrielle, probablement à cause des conditions internes créées parce que elle n’a pas été attaquée depuis le XIe siècle.
[5] Dans les années 30, les emplois dans les usines n'étaient pas encore très sûrs, les gens revenaient souvent dans son village pour le riz quand le travail manquait, une complicité 'collective' s'établissant entre le village - famille et l'entreprise. Le Japon a ignoré autant l'esclavage que les cités-États entou­rées de mu­rail­les. Sakaiya analyse les raisons historiques du nationalisme et du milita­risme des années 30 et 40, et bien aussi des phases plus guerrières de l'histoire japonaise.
[6] À l'envers des Chinois et des Coréens, ils s'y intègrent très vite, la lan­gue est oubliée à la 3e génération.
[7] T. Kozakaï, Les Japonais sont-ils des Occidentaux?, L'Harmattan, 1991, ana­lyse la façon dont ses compatriotes voient leurs rapports avec les non Japo­nais, à l'aide des méthodes de psychologie sociale. Il essaie de montrer com­ment la présence de "Blancs - Blanches" dans la publicité japonaise constitue­rait une référence, un "Japonais idéal", que l'on envie de loin tout en gardant les distances dans la réalité.
[8] R. Sieffert, "Shinto", Enc. Universalis, 14, pp. 949-950 (je souligne). Ils gar­dent tou­jours, Sakaiya en souligne l'excès, la hantise de la propreté.
[9] Sakaiya parle du bouddhisme comme monothéiste, mais il semble dif­ficile de le prendre comme tel, au sens occidental. Le prince japonais au­rait no­tamment emprunté au bouddhisme ses 12 niveaux hiérarchiques pour son Règlement des fonctionnaires d'État à statut personnel, non hé­réditaire (A. Mori, "Bouddhisme japonais", Enc. Universalis, 3, p. 486).
[10] Régime qui combinait une structure de gouvernement militaire avec l'ap­pui des seigneurs féodaux.
[11] "D'un entretien de la parole, Entre un Japonais et un qui demande", Acheminement vers la parole, Gallimard, (1959), 1976, p. 88 (je souligne).
[12] L'empire des signes, Skira-Flammarion, (1970), 1980, contre-cape.
[13]Métamorphoses du corps, La Différence, 1985, pp. 154-157.
[14] Le jeu des envies peut être très violent: la communauté joue de telle fa­çon qu'il faut s'en arranger. Par exemple, au 16e siècle les révoltes de paysans étaient résolues par des négociations et des compromis qui te­naient compte des réclamations; ensuite, les responsables de la région (ministre du seigneur et magistrat), qui ont été dans les négociations, sont forcés au suicide rituel, mais aussi les chefs des paysans, car à l'époque on estimait que les deux par­ties devaient être châtiées, fautives ou pas. Le ré­sultat a été que les révoltes ont diminué, les deux parties ayant intérêt à négocier avant le conflit ouvert.
[15] Après avoir souligné que les Japonais ont peur de la mort plus qu'ail­leurs, Sakaiya raconte que les derniers kamikazes, à la fin de la guerre, ont expli­qué qu'à 90% ils ne voudraient pas se porter volontaires, mais la pression de l'entourage était telle qu'ils n'ont pas osé refuser. Il semblerait donc que le hara-kiri serait le geste normal de celui que le groupe a désa­voué de façon décisive (par exemple, les chefs d'un clan qui vient de connaître la défaite militaire devant un autre).
[16] En quoi ils semblent bien différents des autres traditions asiatiques. Un phénomène des plus surprenants pour un occidental dans ces traditions, que l'on retrouve aussi en certains pays islamiques, c'est le leadership politique des veuves ou des filles de leaders politiques décédés; il semble montrer com­ment l'organisation sociale garde la primauté des maisons, comment la mo­dernité n'a pas encore entamé la perception publique de la politique, surtout peut-être quand il s'agit d'élections. Or, de cela il n'est aucunement question au Japon, qui n'est pas pour autant beaucoup plus 'moderne' dans son système politique, semble-t-il; c'est sans doute parce qu'ici il n'y a pas de leaders.
[17] C'est piquant de voir Heidegger, dans son dialogue avec Tezuka, se faire surprendre par celui-ci en plein délit d'occidentalité, cinéphile par sur­croît. C'est à propos de Rashomon, premier et célèbre en Occident filme ja­ponais après la guerre. "Peut-être l'avez-vous vu?", demande Tezuka. "Par bo­nheur oui. Malheureusement une seule fois. J'ai cru y éprouver ce qu'il y a de fasci­nant dans le monde japonais, ce qui vous emporte en plein se­cret [...]", c'est la réponse qui méritera un reproche de son interlocuteur, qui trouve le film "bien trop réaliste", c’est-à-dire que "le monde japonais en général était cap­turé dans l'objectivation de la photographie, qu'il était proprement forcé à prendre la pose devant elle...". Tezuka est un Japonais heideggérien, son Maître comprend la leçon: "si je vous ai bien compris, vous aimeriez dire que le monde d'Extrême-Orient et le produit technique­ment esthétique de l'indus­trie cinématographique sont mutuellement in­compatibles". "C'est exactement cela" (pp. 101-102).
[18] C'est bien ce qui semble arriver dans les rues de Tokyo, dont on sait qu'el­les ne portent pas de nom, l'adresse n'étant pas donnée au visiteur, donc non plus les moyens d'y aller directement, sans le détour de la de­mande aux in­digènes, les seuls qui savent s'y déplacer. À l'extrême opposé des avenues numérotées de New-York (mais aussi de la "ville chinoise" de Kyoto, selon Barthes), voici des imprécisions qui servent de frontière plus efficacement qu'une douane.
[19] Comme tout concept philosophique: j'essaie de suggérer la force de vérité de ces 'fictions' dans notre civilisation occiden­tale.
[20] A. Rousselle, "Gestes et signes de la famille dans l'Empire ro­main", in A. Burguière, C. Klapisch-Zuber, M. Segalen et F. Zonabend (eds.), Histoire de la Famille, vol. I, Mondes lointains, Mondes anciens, 1986, A. Colin, p. 265
[21] On dit que la langue japonaise ne connaît pas le pronom personnel 'je'. Ko­zakaï n'est pas d'accord, il y a au moins une dizaine (boku, ore, onore, etc.), mais aussi souvent le sujet s'exprime avec des mots disant des rôles sociaux (différence d'âge ou de sexe, degré de familiarité, profession, rang hiérar­chique, etc.), par exemple, un professeur parlant à son élève dira, non pas 'je pense que...', mais 'professeur pense que...' (p. 176). Les diffé­rences commu­nautaires prévalent sur la 'personne'. Un autre exemple: dans la phrase Ko­domo-ga kino koko-e ko-nakatta-desho-ka (un enfant ne serait-il pas venu ici hier?), le final ce sont des particules: na(i) négation, ka un raccord, ta un perfectif, des(u) une marque de politesse, yo conjec­tural, ka interrogatif; "une facilité surprenante pour employer des énon­cés très longs et complexes, mais en même temps, le système permet aux énoncés elliptiques, très fré­quents aussi, d'avoir une efficacité peu com­mune"(Fujimori B., Enc. Universalis, 9. p. 350). Et Barthes, inimitable: "en ja­ponais, la prolifération des suffixes fonctionnels et la complexité des en­clitiques supposent que le sujet s'avance dans l'énonciation à travers des précautions, des reprises, des retards et des insistances dont le volume fi­nal [...] fait précisément du sujet une grande en­veloppe vide de la parole, et non ce noyau plein qui est censé diriger nos phrases, de l'extérieur et de haut, en sorte que ce qui nous apparaît comme un excès de subjectivité (le japonais, dit-on, énonce des impressions, non des constats) est bien davan­tage une manière de dilution, d'hémorragie du sujet dans un langage par­cellé, particulé, diffracté jusqu'au vide" (p. 12, je soulig­ne).
[22] L'une des efficaces de l'âme aurait été justement celle de 'créer' le corps, le corps propre. Le bouddhisme semble un bon exem­ple de comment on peut avoir de l'esprit et pas de corps, puisque pas d'âme non plus (ni de Dieu per­sonnel, tout cela faisant système: l'ontothéologi­e).
[23] T. Kozakaï insiste aussi sur cette sélection, en en parlant comme d'un "système immunitaire".
[24] Les Japonais seraient même plutôt disponibles, attirés par l'absolutisme catholique.
[25] Il faudrait savoir comment les choses se passent en Chine, qui ignore aussi la définition et ressemble pour une part au Japon, tout en étant fort différen­te en ce qui concerne les rapports de pouvoir et la hiérarchie so­ciale.
[26] Selon R. B. Reich, The Work of Nations, 1991.