segunda-feira, 7 de abril de 2014

À propos de Cosmopolitiques par Isabelle Stengers


(1997, ed. La Découverte / Les Empêcheurs de penser en rond)
 
Un très bel effort que je comprends mal
Deleuze et Derrida
La définition et le laboratoire
Deux projets assez différents
Des sciences d’influence ?
Prigogine en phénoménologue


Un très bel effort que je comprends mal
1. C’est un très bel effort, original en philosophie des sciences, je suppose (je n’en suis pas lecteur habituel), d’une philosophe (I. S.) qui, à la suite d’une formation en chimie, est venue collaborer avec Ilya Prigogine, offrant à ce Nobel en chimie 1977 le versant philosophique de La nouvelle Alliance. Métamorphose des Sciences (Gallimard, 1978, 19862) et Entre le temps et l’éternité (Fayard, 1988). Il s’agit de sept volumes de poche d’environ une centaine et demie de pages, chacun développant une question de ce qu’elle appelle une écologie des pratiques scientifiques, entre elles et envers de pratiques non modernes. L’ensemble déploie un très grand savoir qui souvent me dépasse, mais je dois avouer que c’est sa proximité d’avec Prigogine qui m’a attiré.
2. «Le temps est venu de nouvelles alliances, depuis toujours nouées, longtemps méconnues, entre l'histoire des hommes, de leurs sociétés, de leurs savoirs, et l'aventure exploratrice de la nature», disaient-ils dans La nouvelle Alliance. C’est le sens de la démarche de I. S., qui, tout en s’orientant souvent par la pensée de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, refuse les dualismes, réductionnismes et déterminismes des philosophies européennes des sciences, l’opposition entre le sujet (en dehors de la nature) et l’objet (de la nature) que les sciences se donnent. Voici que, dans une optique plutôt phénoménologique, entre Husserl, Heidegger et Derrida, je me trouve très proche de ces refus et d’une recherche d’alliance de cette phénoménologie avec les découvertes scientifiques majeures du XXe siècle, en suivant une démarche où Prigogine a un rôle essentiel, quasi philosophique entre Heidegger et Derrida[1]. Cette proximité me rend attentif à l’importance de la démarche, une certaine distance toutefois m’empêche d’y adhérer, me rend incapable de faire le compte rendu détaillé que l’œuvre indiscutablement mérite, car malheureusement, malgré nombreux points d’accord, je suis la plupart du temps incapable de comprendre la portée de l’argumentation. Il s’agira plutôt de discuter quelques points de divergence, quoi qu’il en soit de l’aversion de Deleuze, qui dans ses séminaires, quand des débats s’amorçaient, préférait aller à d’autres choses (et il n’avait pas tort). Puisque je ne puis pas présenter le texte, j’en profite pour situer quelques axes de ma démarche que la lecture de I. S. me permet de souligner.
3. Le premier volume, « la guerre des sciences », donne le point de départ qui sera repris au dernier, en dégageant deux contraintes sur les scientifiques : l’exigence devant le phénomène à étudier, l’isoler et le purifier (sic), et les obligations de rendre compte de la valeur de leur démarche expérimentale, de ce qui en est proposé, de sa publication face aux autres aires que les leurs. Ces contraintes, ce sont des ‘attitudes’, épistémologiques, éthiques ? L’exigence me semble correspondre à la réduction qui implique la place du laboratoire dans toute pratique scientifique, j’y reviendrai[2], les obligations renvoient peut-être à la recherche de « paix » comme horizon des confrontations dans cette écologie des pratiques scientifiques, un certain style de publication des résultats obtenus, de curiosité, qui sait, vis-à-vis de ceux travaillant dans des aires proches.
4. Les volumes deux à cinq – respectivement « l’invention de la mécanique : pouvoir et raison », « thermodynamique : la réalité physique en crise », « mécanique quantique : la fin du rêve » et « au nom de la flèche du temps : le défi de Prigogine » – sont un récit de l’histoire de la Physique (que j’ai eu de mal à suivre) qui cherche à y situer les impasses écologiques de la mécanique, liées à « la création physico-mathématique » par Lagrange au XVIIIe siècle (puis Hamilton au XIXe) d’équations générales qui auront introduits dans la physique réductionnisme et déterminisme, en changeant la physique, selon I. S., si j’ai bien compris : avant, il n’y avait que des « cas particulier » au laboratoire de Galilée (II, p. 50-51). On arrive au 5e volume à la question de la flèche du temps que Prigogine a suscitée avec son motif des « structures dissipatives », que dans La nouvelle Alliance avait été présenté notamment à partir des transformations chimiques du métabolisme cellulaire qui ne pouvaient être comprises à leur niveau moléculaire, plus ou moins chaotique, mais seulement au niveau supramoléculaire, d’une stabilité instable. Il faut dire que, à mon étonnement, le volume sur Prigogine ne parle ni de la « production d’entropie » ni de l’alimentation des systèmes dissipatifs par l’extérieur, deux points majeurs de ma compréhension de sa grande trouvaille physico-chimique, qui ne viennent qu’au volume suivant concernant les vivants (tandis que ce sont ses exemples en physique et mathématique qui me sont étrangers, c’est la biologie qui m’a intéressé chez lui, malgré qu’il s’en approche strictement en chimiste, sans aucune référence à la biologie).
5. Ces quatre volumes concernent les sciences que I. S. caractérise comme sciences de laboratoire, tandis que le 6e – « la vie et l’artifice : visages de l’émergence » – se rapporte aux sciences de terrain (« la géologie, la biologie évolutionniste, la climatologie, la météorologie, l’éco-étologie, etc. ») « qui ne peuvent, comme telles, être ‘purifiées’, réduites aux conditions du laboratoire » (VI, p. 40). Toutefois, elle doit tout de suite après parler du « matériel et de la compétence qui spécifient les questions » de ces scientifiques (p. 42), ce qui me semble impliquer, non pas l’absence de laboratoire, mais une différence assez nette par rapport à ceux des sciences à expérimentation mensurable. On y reviendra, mais je soulignerais qu’il y va, dans cette différence, de la question du rapport entre laboratoire et hors du laboratoire, de la possibilité de dessiner ladite ‘réalité’ hors labo d’une description relevant des découvertes des sciences elles-mêmes.
6. Le volume 7e enfin – « pour en finir avec la tolérance » – se rapporte au troisième type de sciences selon I. S., les sciences humaines ou de la contemporanéité, celles qui se réfèrent à ce qui pourra mettre en risque la façon dont sa pratique est décrite, les exemples retenus étant surtout de l’ordre des psychologies et des psychothérapies. Un excellent exemple, en psychologie des ménagères : « un savoir un peu plus fiable sur ce qu’est une ménagère n’a-t-il pas d’ailleurs trouvé l’amorce de ses conditions de possibilité dans les pratiques féministes, qui ont fait exister la ménagère comme problème ? » (VII, p. 55). On pourrait songer aussi à des sociologies et à des économies qui tiendraient compte des mouvements sociaux rapportés aux conditions du salariat et du chômage, en plus de leurs laboratoires à statistiques.

Deleuze et Derrida
7. Sans doute que cette démarche ne pourrait se faire sans un choix entre les sciences à travailler, en plus de la physique, les références vont à la biologie évolutionniste, à l’ethnopsychiatrie de Tobie Nathan et à la psychanalyse, à l’économie et à l’anthropologie quelques allusions aussi. Un silence absolu toutefois concerne la linguistique, qu’il ne me semble pas qu’il soit fortuit, car Deleuze – qui a écrit un magnifique texte dans le dernier chapitre de l’histoire de la philosophie dirigée par F. Châtelet, « À quoi reconnaît-on le structuralisme ? », où il montre connaître celui-ci très bien et donc le rôle pilote de la linguistique saussurienne dans cet événement philosophique français caractérisé par l’alliance entre philosophie et sciences sociales et humaines, raison donc qui ferait attendre que cette science ait une place dans le projet des Cosmopolitiques, fût-ce pour la critiquer – Deleuze donc a proclamé sa méfiance vis-à-vis du motif structuraliste de signifiant, préférant approcher le langage, de façon d’ailleurs fort suggestive, à travers les « logiques du sens ». Il faut dire que j’ai un rapport paradoxal avec Deleuze – j’estime son Nietzsche et la philosophie comme l’un des plus beaux livres de philo que j’aie lu (avant d’avoir lu quoi que soit de Derrida), il m’arrive parfois, quand j’en ressens le besoin, de trouver mes délices en écoutant quelques morceaux de son Abécédaire – Deleuze que je l’admire donc beaucoup, mais sans avoir jamais été capable de penser à partir de ses motifs à lui. Peut-être pourrait-on approcher sa pensée comme un essai de penser avec des ‘concepts’ philosophiques fabriqués ad hoc en vue de comprendre des événements singuliers, en évitant les ‘concepts’ issus de définitions générales qui ont été reproduits le long de l’histoire intellectuelle de l’Occident, valables en dehors de tout lieu et moment, de toute circonstance, le ‘singulier’ étant dévolu à l’accidentel que ni la philosophie ni les sciences ne connaissent pas, ‘par définition’. Cosmopolitiques témoigne de la fécondité de cette pensée, malgré que je sois incapable d’évaluer l’effort ainsi déployé et ce sera par le silence sur la linguistique que je commencerai, car il est le symptôme, à mes yeux très clairement, de la différence entre les deux penseurs de référence ici et entre le projet de Isabelle Stengers et le mien.
8. En effet, c’est dans ma thèse de doctorat, sur l’épistémologie de la sémantique de la linguistique saussurienne à la lumière de la grammatologie derridienne, que j’ai rencontré la question de la Philosophie avec Sciences, tellement la linguistique était au cœur du propos grammatologique et celui-ci éclairait les questions discutées sans issue dans les années 60 (parole et langue, signifiant et signifié, etc). Or, héritier de Heidegger en ce point, Derrida s’en prend aussi, pas aux ‘concepts’ mais aux ‘mots’ des oppositions que la définition, une opération violente d’écriture, a fabriqué et se sont reproduits jusqu’à nous (aucun discours moderne n’est intelligible si on les efface). À cette différence près, il côtoie, disons, Deleuze dans le grand refus de ces oppositions, notamment l’héritage platonicien qui, au Moyen Âge, a contaminé aussi l’aristotélisme qui devenait dominant. Cette façon d’être à côté ‘critique’ de Deleuze et de Derrida s’est manifesté souvent, dans ma lecture de I. S., par des points d’accord, là où des oppositions classiques étaient dépassées. Mais les façons dont ces moments sont réussis, les logiques qui s’y jouent, sont bien différents, assez pour que leur intelligibilité m’échappe dans l’argumentation elle-même. Et ce fut souvent triste de ne pas comprendre ce qui me paraissait n’être pas si éloigné, frustré que l’admiration que le projet de Cosmopolitiques a suscité en moi ne m’ait conduit à aucune évaluation de sa portée possible. C’est ce qui justifie que je propose quelques contrepoints, des tiers pourront peut-être arriver à saisir ce qui est en question dans ces deux manières, deux projets à portée différente, comme j’essayerai de montrer.
9. Derrida prend l’exact contre-pied du refus du ‘signifiant’ par Deleuze : « il n’y a pas d’hors-texte », pas d’accès à ladite réalité autre que celle qui est dite dans tel ou tel texte ou discours ; ce sont donc les textes, dans leur poids historique, qu’il lit dans leur singularité d’écriture, de lecture. Qu’est-ce qu’un texte ? Un livre fermé n’en est pas un, un texte n’est que dans l’opération temporelle de son écriture ou de sa lecture par quelqu’un dont les yeux suivent les lignes en comprenant les règles de la langue qui les rendent lisibles. Mais cette linéarité, autant de l’espace typographié que du temps de l’opération, est trompeuse : aucun mot, aucune phrase, n’a de sens que par le jeu de ses différences par rapport à ce qui a déjà été lu et à ce qui sera lu plus tard, ce qui complique la temporalité de la lecture de rétentions du déjà lu et d’ajournements en suspense de ce qu’on lira et que l’on ne sait pas encore. Différance, a écrit Derrida pour dire le jeu de cette économie qui est autant répétition – des règles de la langue, égales pour tous – qu’excès singulier de ce texte à ces répétitions : « différence et répétition », pour le dire selon un titre de Deleuze. Ces différences lues, autant de typographie (ou de voix, dans l’oralité) que de sens selon les polysémies, autant de phonologie que de morphologie, syntaxe et sémantique, ce ne sont pas des ‘substances’ (des raies ou des sons) mais des différences entre elles, ‘rien’ qu’un jeu de différences mais qui n’existe que dans ces ‘substances’ particulières ; la trace ou différance ou archi-écriture est cette énigme indécidable : économie de répétition (sociale) et son excès (individuel)[3]. Par exemple, des substantifs ou des verbes gagnent dans le texte un sens polysémique qui affecte la chose ou l’action qui est dite, la menant dans le jeu des différences textuelles d’où le lecteur est renvoyé vers d’autres textes (ou bribes) qui s’en rapprochent, jeu d’intertextualité que nous sommes. C’est pourquoi Derrida ne cherche pas ce que le texte raconte, représente, désigne, ne traverse le textuel vers son ‘référent’, comme on dit, ni vers les ‘idées’ ou les ‘intentions’ de son auteur, mais il cherche à comprendre comment le texte est tressé pour pouvoir dire ce qu’il dit, ce qu’on y lit, quels nœuds logiques le tordent, y introduisent des contradictions ; souvent il trouve dans des endroits minuscules, des notes de pied de page ou des petites digressions, ce qui lui permettra de déconstruire l’écrit, de rejoindre quelque chose de la singularité de son geste d’écriture autrefois.
10. La déconstruction est un double geste. D’abord, l’opposition – ici l’oral ou la pensée (la vie, la présence) versus l’écrit (la mort, l’absence) – est renversée par l’affirmation du second terme, subordonné, disqualifié dans la tradition ; ensuite, il y a un déplacement vers un motif – trace ou différance ou archi-écriture – qui soit la source commune des deux termes opposés. Dans les textes alphabétiques, le jeu des différences d’une langue est à peu de choses près le même dans la bouche que par le crayon (on peut le lire aisément à haute voix, c’est ainsi que l’on apprend à lire), c’est-à-dire que le langage oral est, lui aussi, une ‘écriture’, il s’apprend par son inscription cérébrale chez l’apprenti, ‘passif’ dans cette réception qui le rend ‘actif’[4], parleur, penseur, sans qu’entre passif et actif on puisse décider, énigme par excellence de chaque humain, membre de sa tribu et singulier dans son idiosyncrasie. Derrida a ainsi déconstruit, en rajoutant à l’ontothéologie par Heidegger, le logocentrisme, le privilège de la pensée, de l’oralité, de la voix vive au proche de l’âme, du sujet, de l’intérieur, sur l’écrit, le technique, le papyrus extérieur qui reste après la mort de celui qui l’a écrit : le privilège du sujet sur l’objet, en somme, du dedans sur le dehors. Dans le cas des sciences, le privilège de ce qui se passe au laboratoire sur ce qui se passe en dehors, on verra.

La définition et le laboratoire
11. La définition est une opération violente d’écriture, ai-je écrit (§ 8). Sa violence consiste en retirer, abs-traire, arracher la chose définie de son contexte dans ladite réalité, délimiter le mot qui le dit de la morphologie grammaticale si riche de polysémie ; que c’est une opération d’écriture[5], est démontré par ce qu’elle a effectué : un nouveau type de texte concernant le savoir, le texte qui argumente sur des essences intemporelles et hors sujets et leurs circonstances d’écriture, réduit leur contexte[6], les accidents des substances, précisera Aristote. Il a été le premier grand penseur à définir sans cesse, en inventant des ‘sciences’ diverses à partir des motifs définis dans sa Physique, la philosophie avec sciences qui a prévalu jusqu’au XVIIIe siècle, qui a été, selon Heidegger, « en retrait, et pour cette raison jamais suffisamment traversé par la pensée, le livre de fond de la philosophie occi­dentale »[7]. Qu’autant Deleuze que Derrida aient déjoué l’opposition entre littérature et philosophie, aient dépassé, chacun à sa façon, cette réduction opérée par la définition, c’est dire comment ils se sont retrouvés proches devant ce vieux dualisme qu’il faut appeler ‘littéral’, la lettre abaissée au nom de la pensée, de l’esprit, le ‘signifiant’ linguistique au nom du ‘signifié’, privilège du sens que l’on prétend sauvegarder dans la définition, pour le reprendre tel quel dans d’autres textes gnoséologiques, comme ‘idée’, ‘concept’.
12. L’autre grande invention gnoséologique de l’Occident après celle-ci héritée de la philosophie des Grecs, a été le fait des Européens du XVIIe siècle, de Galilée, Newton et les savants leurs contemporains, celle du laboratoire, à l’origine des sciences modernes[8]. Enfant de la définition qu’il continue d’utiliser dans ses théories, il lui ajoute toutefois des techniques de mensuration qui ne sont possibles que moyennant un geste qui répète la définition, celui d’arracher ce qui est à mesurer dans une expérimentation temporelle[9], l’arracher à son contexte dans ladite ‘réalité’ : le laboratoire crée ainsi des conditions de détermination absentes du contexte qu’il réduit en enfant de la définition (donc, faut-il dire, Galilée se trompe face à Aristote : la ‘nature’ n’est pas susceptible de mathématique, elle reste hors du laboratoire, la réduction de celui-ci confirme le Stagirite).
13. Voici que je me trouve ‘critique’ de I. S., qui restreint le laboratoire aux sciences à mesure et équations mathématiques (il est définitoire de science, il faut le délimiter dans les sciences dites de terrain et humaines, dans ce qu’on appelle méthodologies, qui visent toujours, avec plus ou moins de bonheur, réduire les singularités du contexte du phénomène analysé) mais elle ne tient assez compte, me semble-t-il, de son rôle en physique. Dès Galilée qu’il y a réduction par le laboratoire de ce qui est le contexte réel, naturel, si l’on veut, des phénomènes expérimentaux, en tenir compte (il n’est pas un échafaudage) implique savoir ce que fait son opération. Les variables d’une équation algébrique[10], ses inconnues, sont ‘vérifiées’ par les résultats des mensurations[11]. Ceci se répétera dans tout autre laboratoire et pourra bien plus tard permettre que des ingénieurs utilisent des équations physiques (ou chimiques) pour mesurer leurs artefacts. Il va de soi que ce qui saute aux yeux des savants et des philosophes des sciences, c’est la théorie conceptuelle qui rend possible cette équation et les expérimentations respectives, qui, elle, est de l’ordre de la définition philosophique, sans toutefois que les oscillations historiques des théories n’empêchent l’adéquation des équations et des mensurations (souvent, ce sont des perfectionnements des techniques de mesure qui sont à l’origine des tournants théoriques). A. Koyré a pu trouver une équivalence entre Galilée et Platon, justement parce que le savant italien, de même que Newton, tout en inventant de nouvelles sciences, se voulait ‘philosophe’ de la nature, n’y tenait compte des incidences du laboratoire dans sa ‘pensée’. Comme si le geste de prendre un phénomène à son contexte pour l’amener au laboratoire, en réduisant son contexte ‘naturel, c’est à dire les divers rapports de ce phénomène à tout ce qui le rend possible, ne demandait pas après l’analyse du mouvement en laboratoire[12] un geste de retour au contexte à fin d’y évaluer ce que l’on venait de comprendre. Il y a là une grande différence par rapport à l’ingénieur qui invente une voiture ou un vélo, gardant tout le temps les yeux sur la loi du trafic où ils vont circuler. Il y aurait ici peut-être lieu de discuter si la ‘purification’ comme exigence devant ce qu’il faut analyser ne peut être compris justement comme le soin devant la nécessaire réduction opérée par le laboratoire, le soin en suite d’en évaluer le retour. Mais tout se passe, me semble-t-il, comme si le physicien (ou le chimiste) restait au laboratoire et se posait en philosophe[13]. Par exemple, quand on a conclu que la nature est déterminée, car on l’a appris au laboratoire, il semble que l’on ignorait que celui-ci a créé des conditions de détermination. Et le réductionnisme serait aussi une extrapolation, méconnaissance encore de la réduction structurale. On n’est pas loin de la fiction de Descartes à la suite du Cogito : « puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait au­cun monde, ni aucun lieu où je fusse [...] » (Discours de la Méthode, chap. IV). Puisque ‘je pense’ sans corps, les animaux qui ne ‘pensent’ pas, pense-t-il, ne seront que des automates.
14. Le ‘sujet’ est l’héritier de l’âme, Descartes de Platon. Il s’oppose, se pose sans corps, ni monde, sans langage non plus (les langues sont ‘particulières’ devant la raison universelle), sans société (elle sera pensée à partir du contrat entre deux volontés). Il faut donc, maintenant que ces dimensions de l’humain ont été plus ou moins bien traitées scientifiquement par des sciences, remplacer ce sujet / objet par des « êtres au monde », dans leurs tribus et langues, dans leur biologie et sexualité[14]. J’ai été frappé, en lisant un livre savant de biologie évolutionniste, comment y est considéré l’environnement (le ‘milieu extérieur’) : autant le climat que les prédateurs ! Comme si ceux-ci n’étaient pas des vivants soumis à une même loi de leur autoreproduction, celle-ci les obligeant ‘biologiquement’, ‘anatomiquement’, à manger d’autres vivants, soit des plantes (qui reçoivent du carbone par photosynthèse) soit d’autres animaux, par la raison qu’il n’y a pas d’autre moyen de trouver les molécules à carbone dont on a besoin : la généralisation de l’autoreproduction implique la loi de la jungle comme loi générale des vivants et condition de la sélection naturelle. C’est que chaque animal est vu par les biologistes à partir de lui, comme un ‘sujet’. De même, la neurologie ne semble pas arriver à comprendre que l’ego, le cerveau, se construit biologiquement au monde par apprentissage. Ailleurs on prend les sociétés comme des ‘populations’ qui…, ce qui, si c’était le cas, aurait comme effet que, environ de 50 en 50 années, la société serait toute autre, ses gens remplacés par d’autres. Dans tous ces cas, on privilégie le ‘dedans’ sur le ‘dehors’, l’autonomie sur ce que l’on appelle ‘l’environnement’. Or, l’apprentissage étant un souci sine qua non de toute société, c’est dans ses ‘us et coutumes’ que l’on oblige d’apprendre que doit consister une société, étant entendu qu’ils n’existent que dans la population et subsistent, malgré les inventions nouvelles, au-delà des générations. De même, il faudrait que le fait que les indigènes qui sont d’abord des animaux qui doivent se nourrir, devrait faire partie de la définition de société. Mais au fait, y en a-t-il, une définition de société valable pour les tribus et les sociétés cosmopolitiques ? Par exemple, le système des us et coutumes qu’une population organisée en des unités sociales se transmet au jour le jour et au fil des générations.
15. Voici ce qui permet de prendre la question de la modernité, des modernes et des non modernes, qui hante les Cosmopolitiques : cette définition toute simple de société permet quelque lumière sur cette question ? Seule nos sociétés récentes sont modernes, cosmopolitiques ? Et nos Grecs, nos Romains, chez qui nous avons puisés de nombreux usages et règles sociales, politiques et de droit, qu’en étaient-ils ? À les lire, on se rend compte qu’ils étaient assez fières de leurs civilisations devant ce qu’ils appelaient ‘les barbares’. Ceux-ci, Lévi-Strauss l’a assez bien théorisé, étaient des sociétés qui refusaient le changement, « contre l’État » (Pierre Clastres), ils tenaient à retenir le tout social, c’étaient des sociétés holistiques. À l’envers, le cosmopolitique, ce sont des sociétés qui inventent de nouveaux us ou coutumes, qui discutent, évaluent l’héritage et y choisissent (sens du mot ‘hérésie’, donné aux écoles de philosophie et autres spiritualités orientales), réaménagent leurs ancêtres. C’est cela le geste de la modernité, les Modernes contre les Anciens, soit en littérature, religion, politique… La tolérance, que I. S. semble détester, est quand même, me semble-t-il, une façon de remédier à la violence de ce conflit par la sagesse de comprendre les différences, en les situant dans leur contexte. Il y eût en Occident un cosmopolitisme autour de la Méditerranée, dont le dernier choix ‘moderne’, celui du christianisme comme religion de l’empire, a engendré de longs siècles holistiques, avec cette singularité d’une religion commune au-dessus des différentes anthropologies, différents ancêtres, usages et langues, se combattant souvent entre elles, la Renaissance et la Réforme rouvrant le cosmopolitisme de notre modernité : naissance de l’Europe.

Deux projets assez différents
16. Je crois pouvoir dire ainsi la différence entre les Cosmopolitiques et la Philosophie avec Sciences. I. S. cherche, en philosophe des sciences, à susciter une perspective écologique entre des pratiques scientifiques, pensées à partir de leurs laboratoires ou équivalents, dans les rapports qu’elles ont les unes avec les autres dans les « milieux », à « l’extérieur » ; sa pensée est axée sur ces pratiques et leur propose des comportements cosmopolitiques (exigence et obligations), à la fois politiques et écologiques. Pour le réussir, elle relit l’histoire de la Physique et reprend quelques aspects des sciences biologiques et des sciences humaines. Ce que j’ai fait relève de la phénoménologie à la suite de Husserl, Heidegger, Prigogine et Derrida, d’une part, des découvertes scientifiques majeures, d’autre part, en tenant compte de la façon dont la phénoménologie – philosophie avec sciences et non pas philosophies des sciences – peut éclairer ces découvertes, lesquelles ont éclairé réciproquement et simultanément cette phénoménologie : c’est le motif de double lien[15] qui a créé le vis-à-vis des cinq disciplines scientifiques[16] et de la phénoménologie. Ceci concerne toutefois non pas les sciences en elles-mêmes[17] mais ladite ‘réalité extérieure’ vue comme des scènes qui reproduisent leurs assemblages (vivants, unités sociales, textes ou discours, psychismes), leur donnent existence, nourrissent et font circuler comme des mécanismes autonomes à hétéronomie effacée. À la façon d’Aristote, ces scènes articulées entre elles correspondent à cette ‘réalité’ qu’il appelait phusis, qui est comprise scientifiquement hors des laboratoires, à partir des découvertes scientifiques elles-mêmes, ce qui, autant que je sache, n’avait jamais été envisagé. Les astres et les graves y ont un statut moins évident, c’est pourquoi on n’y commence pas par la physique ni par la chimie, mais par la biologie ; on revient à la fin à la physique pour ‘adapter’ aux ‘inertes’ les motifs trouvés chez les sciences concernant les vivants (voir « Force et énergie, c’est quoi ? »)[18] ; toutefois c’est à une machine, la voiture automobile, qu’on est allé chercher le modèle simple de double lien avant l’autoreproduction et c’est à l’entropie de Prigogine qu’on est allé chercher un motif phénoménologique  pour compléter la grammatologie de Derrida. Les sciences ont été séparées de la philosophie par Kant – aux sciences l’entendement, à la philosophie la raison spéculative – et cela a sans doute été très important pour dégager les théories scientifiques des problématiques métaphysiques (au risque, certes, des positivismes). On peut toutefois penser que cette séparation est arrivée au bout (l’autonomie de leur pratique suffisamment assise et la nouvelle grande question étant celle de leur interdisciplinarité) et que l’on puisse fermer cette parenthèse kantienne et reprendre cette dimension philosophique des sciences qu’elle avait suspendue, réduite, de façon à ce que leurs découvertes majeures[19] puissent avoir un mot rétrospectif à dire dans la critique phénoménologique de leur paradigme. Disons qu’il s’agit de faire un pas au-delà de Kuhn : interdits que nous sommes, les profanes, de rentrer au laboratoire, il faut quand même regarder les théories des scientifiques pour y déjouer l’opposition sujet / objet issue du vieux dualisme, autant de l’âme que du sujet, qui exclu le corps et le monde.
17. Cette approche pose la question phénoménologique du retour aux choses. Un liquide et un solide sont de grandes quantités de molécules qui se tiennent liées les unes aux autres, de même qu’un organisme animal lie des cellules, un texte lie des mots, une unité sociale lie ses indigènes selon un paradigme d’usages, une société lie des unités sociales, la terre liant tout cela, solides, liquides, gaz, vivants, tout en restant liée au système planétaire. Peut-on les penser, ces liaisons, à partir des découvertes des sciences au XXe siècle, penser ce qui en elles permet de comprendre les mouvements de ce qui est ainsi lié ? Peut-on discerner, à la suite d’Aristote, dans le caractère auto-mouvant, évolutif, historique, de cette phusis, les environnements ou contextes de ses mouvement comme les scènes (Ereignis, selon Heidegger) de leurs ‘événements’, singuliers par définition ? Et comprendre comment ces scènes donnent ces événements tout en effaçant cette donation à fin de les laisser être, ces événements ? Or, ce qui est ainsi effacé est justement l’hétéronomie, les règles que les sciences ont découvertes, la donation devant permettre l’autonomie de l’assemblage selon ces règles, d’un animal, d’un texte, et pour cela cacher, retirer, la –nomie, le pouvoir de loi de la donation, disons. La mère qui donne l’enfant et le laisse aller à l’autonomie progressivement, l’enseignant à l’école de même, toute nourriture et tout apprentissage se jouant selon cette logique de donation et retrait : donner et laisser être l’étant. Heidegger et les sciences !

Des sciences d’influence ?
18. C’est, me semble-t-il, assez inattendu de voir classer les sciences dites ‘humaines’ comme des « sciences d’influence », à la suite peut-être du titre du très beau livre de Tobie Nathan, L’influence qui guérit, que I. S. cite comme référence importante dans son septième volume et avec qui elle a publié un livre, Médecins et Sorciers. ‘Influence’ suppose un flux , un liquide qui coule, ‘fluvius’ en latin ayant donné ‘fleuve’ ; c’est un mot médiéval pour dire les forces que les astres étaient censés exercer sur les destins humains, un mot d’astrologie. Chez nous, il dit le pouvoir de quelqu’un sur un autre pour le faire changer sans utiliser des moyens physiques, et c’est sans doute le sens qu’il a ici, en contraste avec le pouvoir des médecins via des médicaments chimiques : en bref, un pouvoir de parole. Telle sera la psychanalyse, de même que l’ethnopsychiatrie de T. Nathan : « l’entreprise de modification de l’autre », « une influençologie, qui aurait pour objet d’analyser les différentes procédures de modification de l’autre » (L’influence qui guérit, p. 24-5). Sans doute ne s’agit-il pas de ‘suggestion’, le mot ‘analyser’ dans cette citation, justement celui que Freud a retenu pour sa discipline, semble suffire pour éloigner l’hypothèse ; en effet, T. Nathan, clinicien de migrants dans la banlieue parisienne, a bien cherché dans leurs régions d’origine, africaine surtout, à connaître les rituels de guérison des sorciers pour que l’on sache que l’analyse y a un rôle important : ce qu’il conteste par le mot ‘influence’, c’est que les psychologues croient à leur neutralité de guérisseurs, que la ‘maladie’ soit dans la ‘nature’ de celui qui se plaint d’avoir mal, que la psychologie ait classé des maladies ‘naturelles’ au psychisme, hystériques, paranoïaques, schizophréniques…
19. Mais ‘influence’, pouvoir sur l’autre sans moyens physiques, que de la ‘parole’ (fluide non physique ?), est-ce mieux ? Ce que font les sorciers avec qui il a appris à rapporter sa pratique aux rituels mythiques de leurs anthropologies, on peut dire que ce sont des rituels de guérison, Jeanne Favret-Saada nous l’avait appris dans les années 70, elle aussi, de même que la psychanalyse a son rituel à elle, son divan, ses rites et rythmes, son laboratoire. Lévi-Strauss a bien montré dans ses quatre Mythologiques que les codes des mythes amérindiens répétaient et réservaient la logique de leur « pensée sauvage », qui est aussi, ajoutons-y, leur métaphysique, qui structure les indigènes de même que chez nous autrefois le catéchisme et aujourd’hui l’école. Pourquoi le mot ‘rituel’ ? Il s’agit de séquences de gestes et de paroles répétant le jeu des mythologies sur les gens, en jouant sur les assises des us et coutumes, avec ce soin de bien répéter que le mot religion a gardé, du latin relegere (Benveniste), relire scrupuleusement les rubriques du rituel. Et donc, que T. Nathan, sans y croire comme indigène, puisse répéter ces rituels et guérir ses migrants, cela montre que c’est dans ces gestes et paroles, plus que dans le guérisseur, que réside la force qui guérit, pas dans une ‘influence’ quelconque de celui-ci. C’est parce que ceux qui arrivent dans sa clinique sont tissés par des rituels des us et coutumes de chez eux qu’il peut à son tour  y toucher quelque nœud qui lui fait mal, dans son psychisme. Bref, il faut prendre le langage au sérieux, comprendre qu’il est dans le sorcier autant que dans le souffrant et qu’il ne s’agit donc pas de A devant B, l’un influençant l’autre, mais des deux dans la même matrice anthropologique que T. Nathan a eu l’immense intelligence d’apprendre à jouer, en quittant, le temps d’un rituel, sa matrice à lui, ou peut-être mieux, en apprenant à l’articuler avec sa matrice de thérapeute.
20. Sans doute que la psychanalyse (les psychanalystes) mérite(nt) bien de critiques, mais on peut la défendre comme ‘science qui guérit’ avec son rituel, si le témoignage de ceux qui ont passé dans son laboratoire confirme qu’il y ait des ‘guérisons’ (ce que je ne peux pas faire, malgré un an et demi de séances). Il va de soi qu’elle a un champ restreint de clientèle, des ‘bourgeois’ capables de réfléchir sur soi, sur son discours spontané. La neurologie (Eccles, Changeux, Vincent, Edelman, Berthoz, Jouvet, Damásio, Kandel…) a, elle aussi, du mal à tenir en compte le langage (passé en silence tout le temps), elle subit l’opposition sujet / objet tout comme les biologies, en voulant comprendre le développement du système neuronal sans tenir compte de comment il est façonné par l’apprentissage, langage, mythes, us et coutumes. Un livre récent de António Damásio, L'autre moi-même - Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions (Odile Jacob, 2010), permet de rendre compte de l’irréductibilité méthodologique entre neurologie et psychologies, entre les laboratoires respectifs, la première se trouvant avec ses méthodes devant des réseaux immenses de neurones liés par des centaines de synapses qu’elle approche par des moyens électriques et chimiques. Que sont les neurones ? Des cellules dont la spécialité est d’être affectées les unes par les autres moyennant ces synapses, le réseau entier étant autant auto affectation de ‘l’animal’  que hétéro affectation par les autres : cette double affectation est son savoir de soi comme être au monde, ce que Damásio appelle mental (mind), les neurones en tant que seul chacun accède aux siens, seul chacun ‘sait’ ce qu’il en est. C’est extraordinaire comment les neurologistes cités plus haut n’ont pas été capables de comprendre cette façon génialement simple de voir la différence cerveau / mental, que l’on continue de prendre, pour la défendre ou la rejeter, comme les restes de l’opposition entre l’âme et le corps. Changeux, pour qui j’ai grande estime, a répondu ‘oui’ à la question d’une journaliste au Portugal, celle de savoir s’il faut s’attendre à pouvoir un jour lire la pensée dans un cerveau. C’est juste le contraire, le propos de Damásio révèle l’irréductibilité méthodologique entre neurologie et psychologies : le neurologiste n’approche le ‘savoir’ neuronal d’autrui que par ce qu’il en dit, par exemple M. Jouvet, réveillant un dormeur au stade du sommeil paradoxal et devant lui demander s’il rêvait. Or, ce sont les dires et comportements respectifs que les psychologies analysent dans leurs laboratoires.
21. Quel est donc la scientificité propre de la psychanalyse, que I. S. et Nathan renvoient à « l’influence » du psychanalyste ? Son laboratoire est le divan et la consigne de celui qui se pose en écouteur : ‘dites tout ce qui vous passe par la tête, sans me cacher rien, même si c’est quelque chose de stupide ou d’obscène’. Quel est le sens de cette consigne ? Elle vise d’éviter, autant que faire se peut, les deux mécanismes que F. Flahault[20] a montré être décisifs dans l’apprentissage du langage. L’axiome de pertinence d’abord : il ne faut pas dire des choses non pertinentes, sous peine de se faire une réputation de fou ou d’idiot, d’asocial. En conséquence, il faut retenir ce qui vous vient spontanément à la tête, apprendre à le dissimuler. C’est cette double capacité sociale, de pertinence et de dissimulation, à l’origine de notre ‘vie intérieure’, comme on dit, que le psychanalyste demande de suspendre : une exigence inouïe, que personne ne serait capable de tenir dans la scène de la vie de tous les jours, en famille ou dans son emploi, c’est-à-dire, hors laboratoire. À quoi cela aboutit ? À un torrent de choses souvent sans grand lien, tout comme les rêves dont Traumdeutung reste la grande leçon de lecture. Or, dans ce discours relaxé il arrive parfois des hésitations – oublis, lapsus ou d’autres actes manqués, autocensure, silences, dénégations, des rires ou des pleurs –, des resistances à dire qui signalent un clivage, une marge fracturale, une frontière à ne pas dépasser entre ce que l’on dit et ce qui n’arrive pas au dire. Or, c’est dans ces répétitions et résistances diverses que la sexualité se  manifeste en tant que sexualité censurée, interdite, teinte parfois d’agressivité, sexualité incestueuse et les jalousies respectives, bref, la sexualité s’y manifeste comme liée à la loi sociale. Censurée pas d’abord par rapport à l’analyste mais avant tout à la conscience vigilante du patient lui-même, qui a du mal à croire qu’il y a ces ‘choses’ en lui sans qu’il le sache. L’interdit de l’inceste, dont Lévi-Strauss a souligné le rapport à l’exogamie, à l’alliance entre familles comme nœud constitutif du social, a été découvert par Freud comme ce qui, loi venue du dehors qui retire le bébé du sein de la mère pour en faire un être au monde, est à l’origine de l’inconscient, un savoir douloureux qui est retenu de façon à éviter la répétition de ces douleurs infantiles en sublimant les énergies vers les usages sociaux, en dynamisant les psychismes humains. Les choses se passent toujours de façon singulière, les thérapies de T. Nathan ont demandé de réinventer les rituels de laboratoire pour toucher des nœuds psychiques autrement anthropologisés, la psychanalyse restant une affaire thérapeutique de bourgeois. Que Freud l’ait théorisée comme un one body psychology et fait de l’Œdipe un universel douteux, cela montre qu’il n’a pas su / pu, lui non plus, évaluer la ‘sortie’ hors du laboratoire vers la scène journalière, qu’il est resté pris au piège scientiste du déterminisme qui est la maladie infantile de cette non sortie, ignorance de la réduction de son dehors qui est la raison d’être du laboratoire. Mais qu’elle est belle, son « interprétation des rêves » : qui en a donné une interprétation autre qui puisse se mesurer à celle-là ? Qui hors de lui sait ce qui est le rêve? Bien sûr, je parle en philosophe qui aime comprendre.

Prigogine en phénoménologue
22. Il s’agit maintenant d’indiquer la place essentielle de Prigogine – celui de La nouvelle alliance et de Entre le temps et l’éternité, signés avec Isabelle Stengers – dans ce travail, une place phénoménologique entre science et philosophie, si je peux dire : il s’agit de sa découverte de la production d’entropie et des structures dissipatives qui en résultent. Avec une advertance initiale : il ne tient pas compte, lui non plus, de la place structurale du laboratoire dans l’élaboration scientifique, ce qui a sans doute pesé dans la tendance relativiste de son discours, qui a probablement irrité beaucoup de monde de la communauté scientifique[21]. Voici une façon possible de présenter ce motif de production d’entropie. L’entropie de Clausius, du second principe de la Thermodynamique, négative, est la qualité dégradée de l’énergie qui ne sert plus à rien, par exemple la vapeur de l’eau qui bouille, le gaz qui se dissipe dans l’atmosphère après explosion. On pourra donc dire positive l’entropie de l’énergie susceptible de travailler, de produire quelque chose, par exemple le mouvement d’une voiture. Après le stade dissipatif de l’explosion dans le cylindre du moteur, le piston lie fortement cette énergie contre les parois du cylindre, pouvant ainsi la fournir liée en tant qu’énergie de travail à l’appareil de la voiture, une énergie susceptible d’oscillations du point mort jusqu’aux hautes vitesses, donc d’adéquation à l’aléatoire des situations du trafic sur la route. On dira donc que l’on a trois stades entropiques de l’énergie d’une voiture : en expansion chaotique, liée ou inhibée et capable de travail. Le troisième est manifestement instable mais paradoxalement stable, de façon tout à fait différente de la pure dissipation. Je propose que ce stade instable oscillant entre des seuils correspond, dans les phénomènes biologiques où Prigogine l’a théorisée en termes de structure dissipative, au motif de homéostasie : structure en équilibre instable entre deux seuils. Cette homéostasie, au niveau supra moléculaire dans la cellule (« stade homéostatique du métabolisme cellulaire », disait J. Monod)[22], est issue du chaos moléculaire du métabolisme : du chaos à la stabilité instable, voici le travail de production entropique. Or, de même que la voiture exige d’être sans cesse alimentée par des explosions d’essence, en termes de biologie animale l’homéostasie demande de la nourriture venant tout le temps de l’extérieur, d’autres vivants qu’il faut manger (contre la théorie de « l’autopoïesis »)[23]. Les deux homéostasies, cellulaire et celle du sang qui nourrit toutes les cellules spécialisées d’un vertébré, forment un cercle homéostatique que l’on peut dessiner ainsi : les cellules reçoivent (passives) la nourriture moléculaire comme condition de leur activité dans l’organe respectif, laquelle est nécessaire pour la chasse et la nourriture conséquente qui rendra possible que toutes les cellules reçoivent (passives) la nourriture moléculaire comme condition… C’est ce cercle, entropique et homéostatique, qui se reproduit cas pour cas et dans l’ensemble de l’évolution : expliquer celle-ci par les seules mutations de l’ADN consiste en une décision théorique, définitoire, qui casse le cercle. Si l’ADN régule la synthèse des protéines et si des hormones de la faim, suscitées par les taux de l’homéostasie du sang, poussent vers la chasse, ni l’un ni les autres ne connaissent rien de la scène écologique où il faut chercher sa proie toujours dans l’aléatoire : pas de déterminismes, donc. Contre l’égoïsme des gènes de Dawkins (cité, vol. 6, p. 91), c’est cette double homéostasie qui doit ‘évoluer’, les gènes en font partie sans ‘décider’.
23. Cette économie entropique peut se rapporter à la différance derridienne : la vie d’un animal est l’ajournement au jour le jour de sa mort, tandis que celle-ci nourrira un autre : Derrida écrivait la vie la mort, pour éviter de les opposer. Prigogine rend claire cela, les deux entropies, la sienne et celle de Clausius, ne s’opposent pas non plus[24].
24. Au niveau social des humains, l’apprentissage pose à nouveau cette façon de passer de l’énergie hormonale dissipée infantile, du chaos des gestes soumis à des pulsions chimiques ignorantes, à l’habilité spontanée des usages de l’unité sociale, habilité qui peut devenir si personnelle qu’elle peut susciter l’envie d’autrui. On peut généraliser à tout apprentissage ce que Heidegger a appelé de cercle herméneutique, comme si celui-ci était impossible et l’entropie était le secret de cette impossibilité inhérente à l’apprentissage. Il suffit de suivre un enfant de deux à trois ans qui apprend à parler dans une instabilité de croissance, alimentée par les paroles de ceux qui l’entourent. Ou bien apprendre à marcher, à nager, le vélo, la cuisine, jouer le piano… On peut aussi généraliser le motif de paradigme de Kuhn à l’ensemble, lui aussi instable, des usages d’une maison (ou d’une usine) où des hommes, des femmes, des enfants, s’occupent des diverses tâches, quotidiennes ou annuelles, selon leurs habilités et possibilités, de façon à garantir leur nourriture et sécurité, la reproduction des unités, de leur ensemble de génération en génération. Ce paradigme est lui aussi instable – les discussions n’y manquent pas – et pourtant sa stabilité est essentielle, c’est la raison du souci permanent, en toute société, de l’apprentissage des petits qui viennent à la vie.
25. On pourrait poursuivre sur l’histoire des inventions de nouveaux usages, agriculture, artisanats, écriture littéraire et spirituelle, philosophie et droit, les écoles et leurs débats, le laboratoire de physique, les machines modernes et l’électricité, les révolutions politiques, le marché et les monnaies. Il s’agit en tous les cas d’inventions issus de chaos d’usages qui ont demandé de trouver et développer la stabilité des instabilités qui sont, par définition, toute nouveauté engendrant surprise par rapport aux instabilités établies à force de persévérance dans ce qu’on appelle institutions. Des répétitions, des oscillations, des transmissions, des reculs et des avancées, des crises et des euphories : en termes d’une société, l’homéostasie est nommée conjoncture. Je pense qu’il y a trois motifs qui aident à penser cette structure–oscillation : la sublimation de Freud, le supplément de Derrida, l’entropie positive de Prigogine, les trois arrivant à l’homéostasie, l’avantage du motif prigoginien étant, me semble-t-il, sa clarté phénoménologique et son rapport à la physique-chimie et à la biologie qui rend plus facile son extension à d’autres domaines.
26. La découverte de Prigogine a été celle du secret de toute évolution, de toute histoire, inventions et découvertes qui s’établissent, le secret donc de la flèche du temps. Comment à partir d’une situation chaotique, menace de dégradation, implosion ou explosion, entropie type Clausius, la vie peut ajourner la mort, la désintégration ; comment, de façons diverses selon le niveau de réalité, se produisent nouvelles stabilités avec des règles adéquates à des circulations aléatoires, donc instables. L’entropie n’est pas que ‘non’, elle est ‘oui’ et ‘non’ et ‘oui’.




[2] Voir la citation de I. S. au § 5.
[3] Où la définition a toujours ‘dé-cidé’, intelligible / sensible.
[4] On y reviendra plus loin. Les neurones reçoivent du dehors la logique sociale de la langue, c’est donc le système actif de sa régulation organique qui est pris, mentalement au sens de Damásio (§ 21), pouvant dire ‘j’écoute’, ‘je vois’, ‘je ressens’, ‘je pense’.
[5] Que le chinois, par exemple ignore, voir un texte dans ce blogue.
[6] La dénomination par les mots des langues opère une première réduction, qui permet de dire avec le mot ‘cheval’ tout cheval singulier.
[7] Questions II, Gallimard, 1968, p. 183.
[8] La double invention de la définition et du laboratoire scientifique semble condition nécessaire et pas suffisante de la compréhension de la singularité de l’Europe comme créatrice de la civilisation moderne à partir de l’héritage – philosophie grecque et droit romain – reçu dans son berceau médiéval chrétien.
[9] On y mesure le temps, ce que la géométrie n’avait jamais osé, elle qui toutefois se charge encore de l’argumentation de Galilée.
[10] L’algèbre a été inventée après Galilée, bien sûr.
[11] On peut prétendre, à partir de Galilée (du temps, on ne connaît que « des différences et des proportions ») et de Newton (sa toute première définition est celle de « quantité de matière » qu'il dé­signe par « les mots de corps ou de masse » ; « cette quantité, ajoute-t-il, se con­naît par le poids des corps », donc par des mensurations ; de la matière, le phy­sicien ne connaît que sa quantité ; le tout premier mot de sa préface avait d'ailleurs été pour dire que, à l'inverse des anciens, « les Modernes ont enfin, depuis quel­que temps, rejeté les formes substantielles et les qualités occul­tes ») que la toute première désubstantialisation a été en Europe accomplie par la Physique : équations, dont les variables sont vérifiées par les résultats des laboratoire, dans les équations il n’y a que des différences.
[12] Il est toujours question de mouvements au laboratoire, de temps donc, grande nouveauté par rapport aux essences intemporelles définies.
[13] Si j’ai bien compris le second volume de Cosmopolitiques, ç’aurait été Lagrange et puis Hamilton qui auraient ‘inventé’ des équations sans rapport avec la mensuration et donc poussé dans le sens d’une théorie physico-mathématique (philosophique, ajouterai-je), ce qui a rendu possible des physiciens théoriques comme Einstein et son équation célèbre, E=m.c2, non susceptible de vérification au laboratoire.
[14] Husserl a essayé de dépasser le dualisme sujet / objet par le motif de l’intentionnalité de la cons­cience, mais, partant de la perception, il est resté sur une impasse, temporelle notamment, d’où Heidegger est ‘sorti’ en quittant la ‘conscience’ pour l’être au monde, « ek-sistant » à l’extérieur ; on peut ajouter qu’il est ‘construit’ par le monde, en apprenant les us et coutumes de sa tribu (son monde), ce passé lui ouvrant un avenir de possibilités, individuelles mais reçues de son monde, le cas échéant en rupture avec lui. Entre passé et futur, la temporalité de l’être au monde : hors de soi, son ‘soi’ est reçu du monde comme ‘moi, je’.
[15] Ramené dans cet éclaircissement au registre grammatologique où Derrida l’avait proposé, chez Hegel et Freud notamment, puisqu’il ne l’a fait jouer que pour des questions politiques et éthiques.
[16] Biologies, sciences des sociétés, du langage et psychanalyse, seulement après sciences de la matière et de l’énergie.
[17] Peut-être les scientifiques pourront-ils apprécier la description phénoménologique qui leur est proposé de leurs découvertes.
[19] Comment avoir décidé de ce que j’ai appelé « découvertes majeures des sciences du XXe siècle », demandera-t-on ? C’est le double lien phénoménologique qui les a repérées, lumière première perçue vers 1985, dans le contexte d’une recherche sur la sémantique de la linguistique saussurienne.
[20] "Le fonctionnement de la parole. Remarques à partir des maximes de Grice", Communications, nº 30, La Con­versation, 1979, Seuil, pp. 73-79. Petti texte génial, qui prend son point de départ dans le fait que, en conversation ou en réunion, il n’y a qu’un seul lieu de parole, celui qui l’occupe n’est écouté que s’il montre en avoir le droit, que son dire il est pertinent.
[21] La fin des certitudes, que I. S. n’a pas signé, est très décevant de ce point de vue.
[22] Le hasard et la nécessité, p. 98.
[23] Mais aussi contre la notion de « auto-organisation » que Prigogine a retenu (vol. 6, p. 63), ou d’émergence : l’autonomie d’un animal est une hétéronomie effacée (§§ 16-17), reçue d’autres (par génération) et ensuite constamment nourrie du dehors.
[24] Mais il ne serait pas d’accord, m’a-t-il semblé dans une conversation avec lui un jour au Portugal.

quarta-feira, 19 de fevereiro de 2014

Pourquoi les sciences ont-elles besoin de laboratoire ?



(détermination et indétermination
en Philosophie avec Sciences)

1. De même qu’il n’est pas fréquent que les philosophes s’interrogent sur la raison philosophique de la définition, il n’en est habituel que les scientifiques et les philosophes des sciences posent la question du statut épistémologique du laboratoire, si l’on croit, par exemple, le Dictionnaire d’Histoire et Philosophie des Sciences de Dominique Lecourt (P U F, 1999), où l’entrée ‘laboratoire’ n’existe point. Or, il s’y agit des deux inventions majeures de l’histoire gnoséologique de l’Occident, la première due aux Grecs, l’autre aux Européens. Si l’on faisait un sondage parmi des scientifiques et des philosophes des sciences sur la raison d’être du laboratoire, je présume qu’on aurait des réponses du genre de la nécessité des échafaudages pour les bâtiments, retirés et oubliés après qu’ils soient finis, un instrument indispensable qui ne suscite pas de pensée par la réflexion. Je présume, ce n’est qu’une présomption. Toutefois, le laboratoire se m’est imposé comme crucial en Philosophie avec Sciences et c’est de cela qu’il s’agira ici.
2. La définition est une opération violente d’écriture opérée sur les récits, les discours rhétoriques, les opinions, en tant que particuliers qui a retiré le terme à définir de ses contextes, en les réduisant, leurs caractères particuliers, notamment la riche morphologie des verbes narratifs, et a constitué le texte philosophique en tant que texte sur des généralités (non pas des événements ni des opinions particulières), d’essences intemporelles et impersonnelles, sans lieu ni circonstance, sans contexte donc, et qui argumente sur elles pour chercher des causes et des effets comme raison d’être des choses.
3. La spéculation médiévale a montré les limites de la portée de la définition. Le laboratoire de Physique du siècle XVII lui a ajouté, à la théorie scientifique faite par des définitions, l’objection d’une expérimentation sur des mouvements mesurés par des techniques de mensuration conventionnées, selon des dimensions qui se sont multipliées les siècles suivants ; ce qui avait manqué aux philosophes, l’usages des mains, autant Galilée que Newton ont su fabriquer eux-mêmes les appareils qu’ils imaginaient. Malgré ce qu’il ajoutait, le laboratoire  ne cessait d’être l’enfant de la définition, puisque il opère aussi une réduction du contexte d’où il retire le phénomène qu’il doit analyser , il le retire de la portée des récits et des opinions à fin de pouvoir le hausser au savoir gnoséologique intemporel, disons ‘universel’, si l’on entend par ‘univers’ les laboratoires qui répéteront les opérations expérimentales et les écoles et bibliographies où l’on enseigne les sciences. On peut dire que ce que le laboratoire réussit et le rend condition structurale de cette vérité scientifique universelle c’est la création de conditions de détermination  qui n’existent justement pas dans les contextes habituels de ladite ‘réalité’ dont s’occupent récits et opinions. Mais ceci implique quelque  chose qui pourra probablement être incommode pour beaucoup de scientistes et de philosophes des sciences : que en dehors du laboratoire, ny ayant ps de détermination, ladite ‘réalité’ reste indéterminée, et c’est sur cela que j’essayerai de réfléchir ici.

Les trois strates des textes scientifiques
4. Il me semble que l’on peut discerner trois strates dans la composition des textes scientifiques. La première, de plus facile diagnostique, est celle qui se donne comme citation de qui a été l’expérimentation laboratoriale, les résultats des mensurations en physique ou chimique après la description du processus suivi, les opérations linguistiques de commutation structurale, les informations d’un indigène à l’anthropologue. Dans le premier cas, par exemple les mesures de l’espace et du temps de la chute d’une petite boule au long d’une incise d’une planche par Galilée, ces résultats[1] n’ont de sens que pour servir de vérification des variables (e et t) d’une équation qui permettront de connaître la vitesse respective (v= e/t) et l’accélération (a=v/t=e/t2). Les variables étant partie définitoire de l’équation, qui appartient à la seconde strate, celui de la théorie (c’est cette équation qu’il faut découvrir), il faut dire qu’il n’y a pas de frontière séparant ces deux premières strates. Mais une équation, dans sa forme algébrique, ne subsiste pas sans son interprétation en langage doublement articulé, explicitant que e c’est l’‘espace’ du parcours, t le ‘temps’, v la ‘vitesse’, a l’‘accélération’, = ‘égal à’, / ‘division du premier facteur par le second’ et 2 la ‘multiplication du facteur par soi-même’. La seconde strate, celle de la théorie, est celle des équations physiques et de leur interprétation, de la compréhension théorique de ce niveau opérationnel, qui correspond au fragment d’une question physique régionale. Et encore la théorie qui viendra unifier les divers fragments expérimentaux et leurs équations, ce qui vise à rendre compte de ladite ‘réalité’ concernant le domaine scientifique en question.
5. La troisième strate est celle que Les mots et les choses de Michel Foucault a exhibé magistralement : l’épistème commun à trois disciplines différentes, concernant les vivants, les langues et le travail, autant aux siècles classiques (entre 1660 et 1780) autour de la représentation en tableaux, qu’au siècle XIX qui a assumé la temporalité dans les paradigmes et affirmé la scientificité de ces trois disciplines comme biologie, linguistique et économie, autonomisées de la métaphysique à la faveur de la coupure kantienne entre sciences, côté entendement, et philosophie, côté raison. Étant commun aux trois disciplines et cependant différent dans sa façon en chaque discipline, cet épistème se révèle assez clairement comme indissociablement philosophique et scientifique, donc ces sciences des héritières de la définition philosophique. Et l’on peut ajouter que la théorie physique de Newton, qu’il savait être une ‘science’ nouvelle sans que cela l’empêche de l’appeler ‘philosophie naturelle’, voire ‘expérimentale’, est-elle aussi indissociablement philosophique étant donné le rôle de la définition dans la théorie et scientifique par sa composante mathématique et expérimentale (géométrie et mécanique, a-t-il dit de sa ‘mécanique’, nouvelle science des forces).
6. Le rapport entre la physique et la technique a dans le laboratoire un caractère paradoxal. Si l’on fait la distinction entre celui du physicien, où l’on découvre tel phénomène, et celui de l’ingénieur où l’on invente tel artefact, une voiture, par exemple, on peut comprendre que celui-ci, d’un côté est polyvalent, ayant recours à plusieurs régions de la physique et de la chimie, et de l’autre qu’il fait application aux pièces de son artefact des équations découvertes par le scientifique moyennant les mesures qu’il calcule selon ces équations. Le paradoxe réside en ceci que les interprétations théoriques de ces équations peuvent changer sans que l’ingénieur en soit concerné le moins du monde, en témoigne la révolution théorique du siècle XX avec ses nouvelles interprétations relativistes (des vitesses proches de celle de la lumière) et quantiques (pour des dimensions de l’ordre des particules sub-atomiques) qui n’a pas affecté la ‘vérité’ de la physique newtonienne, de ses équations qui continuent d’être utilisées en nombre de laboratoires d’ingénieurs qui travaillent selon des vitesses et distances terrestres. Tandis que les théoriciens considèrent souvent cette physique-là obsolète, historiquement dépassée, sa strate laboratoriale, appareils de mensuration et équations, continue d’être valable, ‘vraie’ sans adjectifs pour nuancer : aux dimensions terrestres, les équations relativistes et quantiques résultent dans celles de la physique classique.

Paradigmes, épistèmes, phénoménologie
7. La distinction proposée entre strates n’est pas incompatible avec le beau motif de paradigme de chez Kuhn, avec l’avantage que les épistèmes à la Foucault rendent de la ‘commensurabilité’ à des paradigmes fort distincts prime d’abord, soit entre disciplines, soit ensuite entre sciences clairement distinctes, ce qui suggère que la thèse de l’incommensurabilité ignore la dimension philosophique des paradigmes. Toutefois, l’un des avantages les plus nets du motif kuhnien est l’exclusion de l’opposition entre théorie et expérience, ce qui résultait aussi du rapport établi tantôt entre les variables des équations et les résultats des mensurations. Il y a un avantage phénoménologique dans ce refus de dissocier théorie scientifique et épistème, science et philosophie, c’est que, à une époque où la distinction claire entre les deux démarches opérée par la critique kantienne ne semble plus garder pertinence, les sciences semblent assez émancipées des questions métaphysiques d’autrefois, c’est à l’envers le problème de leurs rapports entre elles, ladite interdisciplinarité, qui est devenu aigu et douloureux. À notre époque, il faut aller plus loin que Kuhn, oser pénétrer dans les paradigmes eux-mêmes (mais pas dans le laboratoire, interdit aux non-spécialistes) pour essayer de chercher ce qu’il y aura de philosophique chez eux en tant qu’obstacle à l’interdisciplinarité ; il s’agit de l’opposition dedans / dehors, avec les figures du sujet opposé à l’objet, ersatz européen du dualisme platonicien âme / corps.
8. On ne peut toutefois entrer dans les paradigmes de façon ‘seulement’ philosophique, il faut la complicité épistémologique des sciences elles-mêmes, de celle qui est en train d’être visitée, mais aussi d’un éventail d’autres susceptible de couvrir l’ensemble des diverses régions scientifiques. C’est ici que le recours à l’épistème de Les mots et les choses devient intéressant, puisque, tout en jouant d’une toute autre façon, il s’est agi d’analyser l’épistème commun aux diverses sciences du siècle XX, en interrogeant leurs découvertes majeures : la théorie de l’atome et de la molécule, la biologie moléculaire et neuronale, la double articulation des langues (Saussure, Martinet), le rapport entre l’interdit de l’inceste et l’exogamie dans les structures élémentaires des sociétés des humains (Lévi-Strauss) et la théorie freudienne des pulsions (le critère de discernement de ces découvertes comme primordiales est interne à l’argumentation phénoménologique, pas susceptible d’être posé a priori).
9. Il suffit de ce listage pour comprendre qu’il s’agit d’une démarche fort différente de celle de Foucault : en effet, c’est la phénoménologie que Husserl a ouvert en vue de s’occuper de la « crise des sciences européennes » et à laquelle Heidegger d’abord, Derrida ensuite ont fait des déviations importantes qui a rendu possible la découverte d’un accord entre ces cinq types de science non suspecté des scientifiques eux-mêmes, voire des deux philosophes inspirateurs. Heidegger est sorti de ce qui clôturait chez Husserl la ‘conscience’ du sujet et de son Ego, en venant à l‘être au monde (que donc, chez Derrida, est institué dans son intériorité à partir de l’extérieur, moyennant une réduction husserlienne) et puis à l’historicité des termes philosophiques et à leur imprégnation dans les textes scientifiques (à l’insu de leurs pratiquants, qui se croient extérieurs à la philosophie). Derrida a prolongé ces deux ancêtres de pensée et, en écrivant différence comme différance, a marquée celle-ci (espacio-temporalité de la vie, du langage et de la technique) en tant que rapport structural à l’autre, attentif au motif biologique de ‘programme génétique’, ce qui a permis de rendre visible le lieu de l’apprentissage comme institution de l’être au monde, qui prolonge la conception et la naissance. Soit dit au passage que c’est ce motif de la différance qui rend compte de l’importance que l’on attribue ici au laboratoire.
10. Laissant ceci de côté, pour ne compliquer trop ce texte, il faut dire quand même que ce motif de phénomène à décrire s’est montré très fécond, puisque c’est la description des phénomènes de leur domaine qui devrait être le but même des diverses sciences, la phénoménologie devrait être ‘leur chose’ ! Car c’est ce rapport méconnu des diverses sciences entre elles et avec la phénoménologie qui s’est manifesté – dans leurs découvertes majeures – leur dimension philosophique occultée par la critique kantienne, c’est qui a permis à chacune de venir occuper une place philosophique dans cette phénoménologie réélaborée, ce que j’ai appelé Philosophie avec Sciences. Il suffit de rappeler que, dès l’âme platonicienne et malgré l’hylémorphisme aristotélicien, le ‘sujet’ et la ‘conscience’ européens sont privés de corps et de sexe, de langue et de travail, de poids et de société, pour admettre qu’une phénoménologie se voulant à même d’intervenir dans les questions difficiles de notre civilisation, donnée au jour par la définition et par le laboratoire physique et chimique, doit récupérer ces dimensions dont le ‘sujet’ a été dépouillé et dont ces diverses sciences se sont occupés avec beaucoup de succès au siècle qui vient de finir. Na nouvelle Philosophie avec Sciences rend possible en principe (certes, il reste beaucoup de travail à faire de gens de compétences différentes) de comprendre l’univers des choses, décrire ses phénomènes, en unifier les avoirs aujourd’hui si scandaleusement dispersés.

Scientifiques, philosophes et la ‘réalité’
11. C’est cette Philosophie avec Sciences, phénoménologie réélaborée, que je propose être l’épistème des sciences actuelles. Il faut certes du culot, pourquoi d’ailleurs personne n’en s’est rendu compte. Si mes premiers mots ont porté, le manque d’attention  à la définition et au laboratoire montre que savants et penseurs, tout en se voulant déchiffreurs de la ‘réalité’, semblent se confronter avec elle comme des observateurs extérieurs, neutres, donnés à la ‘pure’ connaissance, à la ‘pure’ pensée. Tous les deux veulent l’embrasser, ladite ‘réalité’, mais le malentendu est inévitable : les scientifiques ne comprennent même pas les questions des philosophes, ceux-ci de leur côté ont tendance à accepter sans critique la version que les scientifiques ont de leur science, semblent ignorer la tradition philosophique qui la traverse, chaque science, ils se savent extérieurs au laboratoire et incompétents pour apprécier ce qui s’y passe. Comment justifier donc mon audace ? Je vois deux raisons d’ordre personnel, dont la première consiste en ce que ma première formation a été scientifique (licence d’ingénieur civil, donc physique classique), la deuxième résulte du manque de carrière philosophique académique, d’y être venu par le biais de questions (théologiques) étrangères à elle en partie ; notamment, je suis arrivé aux questions des rapports entre philosophie et sciences non point par la physique qui y prédomine, mais par les questions épistémologiques de la linguistique saussuriennes débattues par le structuralisme français dans les années 60 et où Derrida a affiné ses premiers fleurets. Or, quand j’ai repris ces questions dans les années 80, le champ avait été abandonné et il s’est présenté à moi comme le vis-à-vis d’une science plutôt récente et d’une pensée philosophique fort innovatrice qui avait traversé cette science-là. Tandis que la philosophies des sciences me semblait une sorte d’affaire entre deux veufs qui mettent leurs habits ensemble pour se faire compagnie le soir de leur existence, incapables de perdre les habitudes de leurs longues vies, je me trouvais fasciné devant un couple vierge capable se changer l’un devant l’autre. Derrida avait en effet passé par la ‘différence’ saussurienne pour affirmer son questionnement entre philosophie, oralité et écriture, tandis que le débat structuraliste que j’ai pu lire s’était émoussé dans des positions philosophiquement antagoniques inadéquates à ce qu’il y avait de singulier dans la nouvelle science. C’est après être arrivé à comprendre cet enjeu que la porte phénoménologique d’accès aux autres sciences s’est ouverte, que le ‘retrait de l’être’ découvert quelques années plus tard chez Heidegger lecteur d’un chapitre de la Physique d’Aristote est venu élargir.
12. Celui-ci avait en son temps lu ce que nous appelons ‘réalité’ comme phusis, ce qui croît et s’épanouit, non seulement les vivants mais aussi les maisons et villes des humains, leurs œuvres poétiques et rhétoriques. C’est-à-dire que cette ‘réalité’ a été ordonnée philosophiquement, la phusis en tant que l’être. Si Heidegger a souligné l’importance décisive de la Physique d’Aristote pour l’Europe, sous un certain aspect, c’est toutefois Platon qui a gagné, si l’on peut dire : quand philosophes ou scientifiques explicitent ce qu’ils appellent ‘réalité’ (res), ils énumèrent des ‘choses’ diverses sans aucun contexte. Car le contexte, cela a été mon premier mot, est ce qui a été réduit par la définition et par le laboratoire, c’est ce qui reste toujours de non connu, non pensé (pas de phusis). Et pourtant, quand un scientifique veut analyser un phénomène dans son laboratoire, en posant une hypothèse théorique, comme on dit, il doit aller le chercher à son contexte, le ‘nettoyer’ disons, avant de le mettre en mouvement pour lui mesurer le parcours. Cette hypothèse viendra intégrer la théorie déjà confirmée, supposée correspondre à la ‘réalité’. Mais tout se passe comme si l’on oubliait le dernier pas qui complèterait celui d’aller le chercher dehors, on oubliait de vérifier si la découverte jouait bien… mais avec quoi ? Ladite ‘réalité’ est disperse et sans contextes connus, avec quoi fallait-il confronter le résultat laboratorial ? En ce qui concerne la Physique, les résultats mesurés sont vérifiés dans les variables de l’équation, la vérification se réalise donc au-dedans du laboratoire. Dehors, c’est toujours ce que l’on ne sait pas sinon par des récits et des opinions, qui n’ont pas de valeur scientifique ou philosophique. La loi de la gravité, par exemple, selon laquelle les choses tombent vers la terre toutes avec la même accélération, ne peut pas être vérifiée à cause de la résistance de l’air sur les surfaces des choses. Dans un tube en verre où l’on puisse faire alterner l’air et le vide, nos yeux voient l’improbable loi dans le second cas, une plume qui tombe de même qu’une bille de plomb, mais ce tube est un laboratoire !

Règles et aléatoire
13. Ce qui est en question, c’est de savoir comment les règles que les sciences découvrent au laboratoire fonctionnent au dehors. L’idéologie européenne est que le laboratoire manifeste le déterminisme de tout l’univers[2] : une fois que ce soit prouvé de façon expérimentale, c’est universellement déterminé. Mais donc à quoi bon le laboratoire ? Faisons un détour, d’un laboratoire de scientifiques, le seul dont j’ai parlé jusqu’ici, vers celui des ingénieurs de voitures. La question change radicalement, car c’est la vérification du fonctionnement de l’artefact dans la ‘réalité’ hors du laboratoire qui y est primordiale, de façon telle que l’on peut dire que, à l’envers du scientifique, l’ingénieur a les yeux tout le temps hors du laboratoire, pas dans la ‘réalité’, mais dans la scène de circulation du trafic : c’est celle-ci, en effet, qui détermine l’‘anatomie’ d’une automobile (d’un camion, d’un vélo, d’une carrosse) comme un appareil qui doit pouvoir avancer plus ou moins vite, accélérer ou freiner, tourner à droite ou à gauche, voire reculer, avertir les autres voitures, les regarder en face ou derrière, etc. À ceci, il faut ajouter quelque chose capable de lui donner du mouvement, un moteur, à son tour aveugle par rapport au trafic. En quoi ceci regarde notre question ? Il s’agit de comprendre que tout ce que dans le laboratoire est expérimenté rigoureusement selon diverses régions de la physique et de la chimie, en des conditions de détermination que rendent possible de cerner des causes et des effets de mouvement, toutes les règles selon lesquelles l’automobile est fabriqué s’exercent selon l’aléatoire du trafic dont la loi est la théorie de l’ingénieur,s i l’on peut dire : c’est en vue de cet aléatoire que l’on fait la voiture.
14. Si l’on revient aux laboratoires scientifiques, songeons par exemple aux biochimiques de biologie. Soit au niveau des cellules et de leur métabolisme permanent, soit du sang qui leur amène les molécules dont elles ont besoin, soit de l’appareil digestif et respiratoire qui ‘charge’ ce sang-là, soit du cerveau et d’autres glandes hormonales, soit des organes périphériques qui rendent possible de se situer dans la scène écologique et des muscles qui s’y déplacent, les innombrables et minutieuses règles qu’on y découvre sont au service de a circulation dans cette scène : pourquoi ? Parce les complexes molécules dont les cellules ont besoin doivent être, entre autres, des molécules de carbone, qui n’existent que dans les plantes (par photosynthèse), dans les herbivores ui les mangent en devenant nécessairement les proies idéales des carnivores. Ce cycle biologique du carbone explique la loi de la jungle qui détermine les anatomies de toutes les espèces zoologiques (les grandes différences entre elles montrant qu’une telle détermination n’est pas déterministe) qui doivent chercher des plantes ou animaux pour leur autoreproduction et échapper à d’autres qui veulent en faire leur nourriture. Des règles et de l’aléatoire.
15. C’est pareil pour les règles d’une langue, phonologie et morphologie, syntaxe et sémantique, codes textuels selon les paradigmes de leurs corpus : ces règles – parfois fort subtiles, des dizaines en chaque frase sans qu’on y songe quand on les utilise sous peine de ne pas parler – agissent de façon presque toujours correcte jusque chez les analphabètes et les petits enfants avec l’extraordinaire agilité que l’aléatoire de la conversation demande, où l’on ne sait jamais bien ce que l’autre va dire et donc qu’est-ce qu’il faudra lui répondre. Et l’on pourrait continuer avec les exemples des usages d’une maison ou d’une usine, des usages que l’on a appris mais que souvent présentent des altérations qui obligent d’improviser, ou bien les lois des tribunaux que les juges doivent adapter à chaque cs concret, et ainsi de suite. Même la physique n’y échappe pas, la voiture en sert d’exemple. Aucune pierre ne tombe, selon la loi de la gravité, certes, si quelque chose d’aléatoire ne la meut pas, pied qui la pousse ou son sol qui s’ébranle.
16. Toute ‘réalité’ est indéterminée, ce que les sciences découvrent – dans leurs laboratoires conçu selon des conditions de détermination – ce sont des règles qui sont adéquates à cette indétermination. Ce qui signifie que la Philosophie avec Sciences présente un autre avantage inestimable en termes de théorie de la connaissance : ce que l’on dit ‘réalité’ cesse d’être des tas de choses quelconques en vrac pour s’organiser en des scènes de circulation dont les lois sont connues. Et les mécanismes singuliers qui s’y meuvent, le font en autonomie selon les règles que les sciences découvrent selon leurs espèces (molécules, biologiques, sociétés, langues) : avec Heidegger on comprend que ces règles des scènes, celles de touts les autres mécanismes, hétéronomie, sont données à chacun (nourriture, apprentissage) comme leur autonomie, donation toutefois en retrait de façon à laisser que cette autonomie soit réelle. La détermination qui découvre l’hétéronomie au laboratoire est donc structurellement corrélative de l’indétermination de chaque autonomie. A sa manière, la Physique d’Aristote, sa Philosophie avec Sciences, posait aussi l’ousia (essence substance) et ses accidents indéterminés.
17. La dernière chose à préciser dans cette question du laboratoire n’est pas moindre, puisqu’elle nous fait souffrir à tous. Il réduit le contexte de ce qu’il permet de découvrir, si c’est un laboratoire de sciences physiques ou (bio)chimiques, mais aussi celui de l’ingénieur, qui utilise les résultats découverts tout en ignorant les contextes qui vont au-delà de ce qu’ils inventent : la pollution résulte de cet aveuglement réducteur. Si une voiture chasse des gaz, son laboratoire n’a pas expérimenté leurs incidence sur la respiration des indigènes, ce qu’un autre laboratoire, de médicine devra faire ensuite. Ce que l’on dit « effets secondaires », de même qu’en pharmacie, sont des effets que le laboratoire n’a pas pu considérer, ils ne faisaient pas partie du teste expérimental. Voici donc la difficulté de l’énorme question des altérations climatiques : elles arrivent dans ladite ‘réalité’ sans qu’il y ait des laboratoires pour les tester, que des statistiques. C’est en jouant avec les archives de ces statistiques que l’on bâtit un ‘laboratoire’ qui procède à faire admettre des convergences  entre plusieurs facteurs mesurés. La difficulté est politique : comment convaincre avec ces arguments probabilistes ceux dont les intérêts particuliers dominent les réseaux de spéculation financière et les dirigeants politiques qu’ils captivent avec des emprunts, intérêts et dettes ? Et convaincre les électeurs ? Combien de catastrophes seront nécessaires ?
18. Revenons au paradoxe du § 6. La tradition philosophique issue des Grecs, de leur invention de la définition, est venue jusqu’à Heidegger en tant que ‘la pensée pense’, cherchant à connaître ce qu’elle observe. La ‘labeur’ du laboratoire avec mathématique et instruments de mensuration a changé cette économie du savoir en ce qui concerne les usages sociaux, la technê : c’est la technique scientifique maintenant qui ‘élabore’ la connaissance, qui transforme les usages sociaux, laissant à la pensée, scientifique y comprise, le statut disons de compagne interprétative, qui suit derrière l’élaboration de la technique, du ‘système technique’ et financier, ce que Heidegger a appelé Ge-stell et est devenu bien plus menaçant ces dernières décennies. Il échappe au contrôle des humains, qui sont ‘usés’ en lui comme nouvelle condition humaine. Je voudrais que cette réflexion montrant que le système technique et financier n’est pas déterministe mais plein d’indéterminations puisse aider à chercher des issues en cette si difficile époque.


[1] Il ne les donne pas, d’ailleurs ; au lieu de nos notations algébriques il faisait ses démonstrations par de la géométrie.
[2] “Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux” (Laplace, Essai philosophique sur les probabilities, Web).

sexta-feira, 18 de outubro de 2013

Pourquoi et comment y a-t-il du mouvement ?


Heidegger et Derrida ont rendu possible de reprendre cette question centrale de la Physique d’Aristote, d’esquisser une phénoménologie où les sciences du XXe siècle ont un rôle philosophique
(le double bind y remplace l’ousia / accidents)

1. « Il faut émietter le tout », a proclamé Nietzsche contre Hegel. Voilà que c’est fait, nous y sommes, car c’est bien notre situation à nous aujourd’hui, condamnés à ne savoir que des miettes. Il n’y a pas grand monde pour se scandaliser de cette défaite de la pensée, on s’y résigne sans s’en rendre compte, en comprenant peut-être confusément que cet émiettement et tous les relativismes qui viennent avec, c’est un effet du développement des sciences qui se sont multipliées en des spécialités sans compte, sans contrôle, défi à tout savoir unifié. Face à cette multitude de savoirs que les philosophes dorénavant ignorent, les philosophies reçues, au tour du sujet et de l’objet, n’avaient pas de chance de s’en défendre – le ‘sujet’ est fils de l’‘âme’, opposé au corps, au langage, au travail, à la société, à tous ces ‘objets’ que les sciences nous font connaître –, perdue semble-t-il la capacité systématique dont Hegel aura été le dernier artisan. Or, ce fut son ‘tout’ à lui, essai de maîtriser le relativisme au moment où il embrassait en philosophe l’histoire, ce royaume de la relativité par excellence, de l’indétermination, ce fut son ‘tout’ qui a été vu par nombre de gens, à tort ou à raison, comme la source des terribles totalitarismes de la première moitié du XXe siècle, qui ont été en conséquence amenés à refuser l’entreprise systématique elle-même et sa détermination.
2. Comment répondre à cette double méfiance ? Au manque de tradition philosophique satisfaisante pour les nouvelles questions scientifiques, on ne pourra répondre que par le recours au savoir offert par les sciences elles-mêmes, les biologies, linguistiques et sémiotiques, anthropologies, économies, sciences sociales, psychologies avec neurologies, avoir donc recours au matériel émietté lui-même, aux grandes découvertes du XXe siècle ; ceci peut être fait si l’on se souvient que toutes ces disciplines ont eu leur origine dans la philosophie (et géométrie et astronomie) et dans son invention de la définition et qu’elles n’ont pu gagner leur autonomie par rapport aux questions métaphysiques que par la coupure établie par Kant entre philosophies et sciences : peut-on récupérer cette dimension philosophique des sciences une fois que cette coupure ait réussi son objectif et manifeste maintenant, comme son effet crépusculaire, ce scandale des savoirs émiettés ? Et comment procéder ? Il faudra recourir à la philosophie qui s’est donnée au XXe siècle comme sa question l’articulation des « sciences européennes » en crise (Husserl), à travers toutefois ses disciples dissidents, Heidegger et Derrida, qui ont placé la ‘différence’ avant la ‘substance’ et ont ainsi rendu possible de penser une systématisation ayant l’indétermination dans son cœur.
3. C’est ainsi qu’il est arrivé, à la lente expérience de l’écriture qui cherche, que le motif de double lien (double bind) s’est révélé adéquat à l’explication phénoménologique – alliance de la philosophie avec sciences – du mouvement de tout ce qui se meut, de tout ce qui change, soit machine, soit vivant, soit structure sociale ou textuelle, pour approcher les énigmes de l’évolution, de l’histoire et de l’invention. Quel étonnement ! on rencontrait une réplique moderne inattendue de ce qui avait été l’antique Physique d’Aristote, une philosophie de l’être en mouvement (d’où il a dérivé une métaphysique de l’être en tant qu’être) qui est devenue caduque par le progrès des sciences européennes, qui sont nées d’elle et avec qui elles ont rompu après une longévité d’une vingtaine de siècles. C’est vrai que ‘mouvement’ et ses équivalents dans d’autres langues actuelles n’accueillent pas facilement le sens de ‘croissance’ (d’une plante ou d’un animal) ou de ‘changement’ (de qualité : une matière qui change de ‘forme’, une trans-forma-tion), comme le faisait le kinêsis grec ; n’empêche qu’il semble ne pas avoir eu, hors de la Physique d’Aristote (ni peut-être de l’aristotélisme médiéval, plus métaphysicien que physicien), aucune philosophie qui ait pris la question du mouvement des vivants comme sa question centrale, dans la modernité qui à partir de Descartes et de Galilée a réduit le mouvement au déplacement dans l’extension, dans l’espace (une bonne Encyclopédie comme l’Universalis, dans les années 74, n’avait pas d’entrée pour ‘mouvement’, renvoyant à la Cinématique, c’est à dire, à la Physique de Newton).
4. Toutefois, l’analyse de ces mouvements a rencontré une difficulté, voire une aporie. L’invention de la vie, de la cellule, a été celle d’un assemblage de molécules rassemblées à partir d’une mer de molécules équivalentes, une nouvelle unité capable de se reproduire au-dedans de cette mer de molécules, qui peuvent autant la nourrir que la détruire. C’est dire que la cellule est une structure d’auto-reproduction, une structure conservatrice qui n’annonce aucune évolution, bien au contraire : l’invention de la cellule est la négation de l’évolution à venir. De même, une espèce évoluée, dont l’endogamie la défends de l’introduction de gènes susceptibles de changer la structure de l’espèce, qui est donc aussi conservatrice : que les divers organes et tissus spécialisés fonctionnent comme il faut pour garantir l’auto-reproduction de l’individu et ne commencent pas d’innover, de cancérigener. Ou bien encore les sociétés tribales que Lévi-Strauss a étudié, sont, dit-il, « froides » de résister au changement, « contre l’État », a renchérit P. Clastres, ce qui n’annonce aucune histoire de sociétés complexes ; chez celles-ci, maisons, familles, institutions, sont également des structures d’auto-reproduction quotidienne qui exigent de ces membres qu’ils se conforment aux usages établis selon une routine disciplinée et ne se mettent à inventer des comportements surréalistes, chacun à faire à sa tête. Comment donc conservation structurale et innovation sont logiquement compatibles, voici la question, qui demandera une nouvelle alliance entre philosophie et sciences (Prigogine et Stenghers), une phénoménologie où les sciences actuelles reprennent la dimension philosophique qu’elles avaient avant la coupure kantienne.

quinta-feira, 1 de agosto de 2013

La Politique et la Vie. Une question à R. Esposito



           1. N’étant pas lecteur habituel de philosophie politique, je viens de lire avec beaucoup de profit le livre de Roberto Esposito, Bios. Biopolítica e Filosofia. J’ai été sensible notamment à son diagnostique critique de la démarche de M. Foucault, dont il se réclame comme l’initiateur de la problématique, de l’extériorité qu’il garde entre les deux termes, vie et politique. Esposito joue sur le motif de l’immunité dans son opposition à celui de communauté par le biais du commun munus – les charges publiques à Rome concernant des donations à la plèbe – pour illustrer le rapport de la biopolitique à la modernité, suite au pouvoir souverain des siècles classiques qu’elle remplace ou complète. J’ai été sensible aussi toutefois à l’insuffisance du motif corps dans son texte et c’est ce qui me amène ici, non point à une critique (je n’ai lu que ce livre de l’auteur), mais à une question qui pourrait lui rendre service, devenir féconde chez lui.
2. Au motif ontothéologique de corps, j’opposerais le motif  heideggérien d’être au monde, du Dasein que Sein und Zeit § 10 dissocie exprès de ceux de ‘sujet’, ‘âme’, conscience’, ‘esprit’, ‘personne’, ‘homme’, ‘vie’, termes à éviter, ce dernier pouvant sans doute renvoyer à ‘corps’, si l’on pense au rapport de ce terme à ‘âme’ dans le système conceptuel occidental. On peut, me semble-t-il, comprendre l’extériorité du Dasein, son être au monde (sans fenêtres, dira-t-il bien plus tard, Questions IV), comme impliquant la ‘construction’ de son intériorité à partir de ce même monde, de ses usages appris, autant de leurs outils que du langage qui les dit en des recettes. J’y reviendrais, mais poserai-je tout de suite que l’absence de ce motif d’apprentissage (et de nourriture, venant aussi de l’extérieur, au niveau biologique) est un symptôme net du rapport du discours philosophique à l’ontothéologie issue de l’invention de la définition par Socrate, Platon et Aristote, avec laquelle Heidegger a essayé de rompre. Si j’ai bien compris, la définition est un mécanisme d’immunité qui défend les textes gnoséologiques de la polysémie de la langue des récits et des poèmes: s’il faut bien être d’accord avec Esposito quand il dit que Heidegger est le philosophe le plus important du XXe siècle, c’est sans doute par cet essai de rupture d’avec la définition, comme déjà Nietzsche, sans pour autant quitter le terrain philosophique.
3. Esposito a été sensible à cette inadéquation du corps à sa problématique, il le quitte pour le motif de chair de Merleau-Ponty sans que j’en aie bien compris toute la portée du déplacement. Mais puisqu’il passe par le motif biblique de basar / sarx, j’en profite pour dire que, comme tout le monde, exégètes, théologiens et philosophes, il approche l’anthropologie hébraïque avec le regard grec que Origène d’Alexandrie, à la suite de Philon, nous a donné. La chair biblique va sans doute au ‘monde’, comme le prétend Merleau-Ponty, mais au monde parental au-dedans de la tribu : Adam quitte son père et sa mère pour s’unir à Eve et devenir une seule chair (Genèse 2,24), laquelle est le lieu de l’interdit de l’inceste (Lévitique, chap. 18). Il y a dans une tribu pluralité de chairs, de familles, qui s’échangent les femmes entre elles. Le motif de la chair est très proche de celui de naissance, que l’auteur prend plus loin à H. Arendt et qui devrait être suivi par celui de l’apprentissage, motif social, en prolongement de celui de nourriture, motif biologique. Commençons par celui-ci, en retenant une citation très belle de Nietzsche in La gaia scienza: “dans la nature il n’existe pas l’extrême angoisse de dominer mais la surabondance, la prodigalité menée jusqu’à l’absurdité”. Chez les plantes, cette prodigalité est exubérante en branches et feuilles, fleurs, fruits et semences reproduits à plus de 99,99% de perte à fin qu’une seule puisse devenir une nouvelle plante. À cette prodigalité, il faut ajouter que cette semence toute petite deviendra grande, plante ou animal, au bout d’un processus de croissance plus ou moins long, ‘du moins sort le plus’, ce qui n’est logiquement possible que parce que c’est toujours du dehors, de la scène écologique, du monde ou de la chair, qui chez les animaux viennent les molécules d’autres vivants mangés qui deviendront leurs molécules à eux. Ce qui caractérise la vie, c’est la fécondité où l’extérieur donne l’intérieur, première fois.
4. Cette logique revient avec l’apprentissage, par lequel l’ ‘infans’, sans parole ni action, deviendra être au monde tribal, passif ou réceptif à ce qu’il ne sait pas avant, actif quand il saura répéter ce qu’il a appris, et le saura spontanément selon son habileté à lui. C’est que ses envies (chimie hormonale) chaotiques sont dressées par la logique des gestes appris, ce sont ces envies domestiquées par les recettes des usages que l’habileté manifeste. Un ignorant qui devient capable d’habileté selon les règles de sa communauté, qui change donc, qui changera toute sa vie indéfiniment car il ne cessera d’apprendre avec l’expérience, à nouveau il s’agit de fécondité. Or, cette habileté comme souci de la vie quotidienne, c’est bien l’extérieur qui donne l’intérieur, deuxième fois, le Dasein heideggerien donné par la communauté de son commun.
5. Cette donation – la fécondité de la phusis – est dissimulée, expliquera le II Heidegger, les philosophes n’ont pas su la repérer, malgré Héraclite (§ 123). Pour quoi faut-il la dissimulation? D’une part, parce que la donation est une puissance, trop forte devant ce qui est petit, elle ne peut se faire qu’au compte-gouttes, petit à petit, à la mesure de celui qui mange, de celui qui apprend. Les mères, les professeurs, savent que leur immense savoir ne peut passer à leurs enfants, à leurs élèves, que peu à peu. Mais aussi et surtout, venue de l’extérieur la donation doit se retirer à fin que soit l’autonomie de l’étant vivant, être au monde. C’est la temporalité que nous a donné Heidegger, malgré que son Dasein n’aie probablement pas su lâcher totalement le ‘sujet’ de départ phénoménologique, ‘mortel’ jamais dit un ‘vivant’ (ironie quelque part de Derrida).
6. Il me semble que c’est ce double phénomène de croissance, biologique et culturelle, qui a été au cœur du questionnement d’Aristote, de son motif de la phusis, qu’il a toutefois opposé à la technique, en tant que celle-ci est mue par un autre, tandis que la phusis serait ce qui grandit par soi-même (méconnaissance ontothéologique, que les biologistes continuent de partager ‘autopoïétiquement’). Or, on peut montrer comment ce double – l’extérieur qui donne l’intérieur – est ‘un’: un enfant d’humains qui n’apprendrait rien ne serait pas humain, le vivant qui a du discours, mais pas animal non plus (pareil pour les mammifères, oiseaux, etc., mutatis mutandis). Si l’on accepte la proposition des “graphes” de J.-P. Changeux dans L’homme neuronal, il faudra comprendre que ce que l’on apprend se graphe, s’inscrit, dans les synapses du cerveau lequel, organe de régulation du système de nutrition par l’homéostasie du sang qui va à chaque cellule, est aussi celui qui joue dans le système de la mobilité, entre les organes de la sensibilité au monde et les muscles, qui mène vers l’action: c’est dire que le cerveau est simultanément un organe biologique et social. Voici ce qui pourrait avoir un rôle à jouer en biopolitique.
7. Dans les sociétés à maisons, celles qui ont prévalu jusqu’au XVIIIe siècle, et bien au-delà hors de l’Angleterre et des pays qui l’ont suivie, cette double croissance se faisait au-dedans de maisons autarciques, bien tenues les envies individuelles par l’interdit de l’inceste à l’intérieur et de l’adultère à l’extérieur. Le pouvoir ne concernait que les pères des maisons, la terre cultivée et les troupeaux leur ‘donnant’ de quoi se nourrir et de leurs ancêtres ayant appris les usages respectifs. Il faudra souligner que, si la nourriture suppose beaucoup de travail, par contre l’apprentissage en tant que tel est un phénomène gratuit qui dépend de la curiosité : quoi qu’il en soit des frais scolaires et culturels dans nos sociétés, ce que l’on apprend et comment on le comprend – bien, mal, à peu près, de travers – n’est pas susceptible de l’intervention directe du pouvoir du maître, même un gosse à l’aventure dans les rues apprend beaucoup de choses qui l’intéressent.
8. Les questions biopolitiques ont dû se poser donc dans les métropoles cosmopolitiques, dont l’exemple du munus romain, ou bien du “pain et cirque” pour la plèbe. Esposito part de Hobbes qui a posé la question classique du pouvoir en Europe, à un moment de charnière historique, celui de la guerre civile religieuse anglaise et du régicide, moment donc où il a fallu passer de la couverture religieuse du pouvoir (quand la fécondité était la source de la richesse) à celle d’un pouvoir civil: un souverain face à ses sujets comme auparavant les âmes face à Dieu. Le com- de la communauté des maisons cède, semble-t-il, au com- du contrat (social) entre deux pères de maison qui mettent ensemble une partie de leurs avoirs à fin qu’à deux il y ait plus de richesse pour chacun. Il semble que l’on puisse synthétiser ainsi : pour que notre ‘affaire’ à deux (ou plus) puisse se faire sans intervention d’aucun pouvoir, religieux ou politique, il faut que le pouvoir civil puisse garantir la sécurité, l’ordre dont il a besoin et qu’il ne peut trouver de soi-même, puisqu’il doit s’adresser au marché, à beaucoup de monde, de façon a priori illimitée. Ce qui se signale est donc le changement du régime de la richesse, non plus celle des moissons, vendanges et troupeaux comme auparavant (la ‘bénédiction’ venant de Dieu), mais produite par une industrie humaine, entre des villes qui se lient par des marchés.
9. Qu’est-ce qui change ensuite pour qu’au XIXe siècle Foucault puisse repérer la biopolitique en train de se mettre en place? L’invention de la machine à vapeur qui, avec le pétrole et surtout l’électricité plus tard, changera le régime énergique des sociétés qui cesse d’être surtout biologique (animaux de trait, humains) pour devenir surtout thermique et donc mécanique, la fécondité remplacée par la productivité. Ce qui aura une conséquence biopolitique unique, les maisons sont cassées dans leur double dimension: l’activité économique sera le fait d’institutions de travail pendant quelques heures par jour et congé au dimanche, tandis que la parenté, les familles du couple et ses enfants, se loge dans des appartements d’immeubles. Cette cassure donnera lieu à une libération inédite de formes de vie dans les villes où habitent les familles, les enfants et les femmes que jusque-là ne concernaient que les respectifs pères de maison: la prodigalité de la nature que les usines des banlieues ignorent maintenant, sauf pour les questions de discipline et syndicales, se manifeste notamment avec des nouvelles questions de scolarité (le savoir a cessé d’être interne à l’autarcie des maisons), de santé, arts et spectacles, divertissements et jeux sportifs, livres et journaux, discussions politiques, etc. Et aussi les affects chez les jeunes, toute une littérature, surtout religieuse mais laïque parfois, s’adresse aux garçons, aux filles, aux fiancés, pour sécuriser les familles, parer aux idées dangereuses pour les garçons, aux fantasias des romans et feuilletons que les filles lisent. Les villes gagneront une effervescence cosmopolite de vie (moderne).
10. La vie, donc, le secret des vivants, est la fécondité et les sociétés des humains ne peuvent que tâcher de maîtriser cette donation pour éviter de sombrer dans sa prodigalité agressive : c’est le rôle de la loi, de la politique. Je suis bien incapable d’approcher la problématique de la biopolitique par mon travail en philosophie avec sciences : la réduction husserlienne et la donation dissimulée heideggérienne sont venues à nouer les doubles liens phénoménologiques qui rendent possibles et les jeux des animaux sous la loi de la jungle et les enjeux des tribus sous celle de la guerre, les doubles liens de ce que j’ai appelé des mécanismes d’autonomie à hétéronomie effacée (voir le Manifeste du blogue ‘philo.avec.sciences’). J’ai cru toutefois appercevoir, ici et là, dans l’argumentation de Roberto Esposito sur l’immunité une approche de la ‘stricture’ derridienne qui, chez moi, gagne la place d’un moteur énergétique inhibé, donc aveugle ; aussi, son dernier chapitre essaie de dépasser la détermination cause / effet que la pensée occidentale fait régir les rapports entre des ‘substances’, peut-être pourraient ces tentatives aller jusqu’à comprendre le motif de l’appareil de régulation qui donne direction ou sens au mouvement aveugle du moteur, selon les possibilités de circulation qui se présentent, à chaque animal dans la jungle, à chaque humain dans son unité sociale, à celle-ci dans sa tribu, à chacun qui discute avec un autre ou écrit un texte. Toujours le rôle des règles que les sciences respectives retrouvent dans leurs laboratoires est celui de régler l’aléatoire des diverses circulations, comme une voiture conçue pour l’aléatoire du trafic sur les routes. Cela pourrait intéresser les analyses concernant les biopolitiques. 

sexta-feira, 10 de maio de 2013

la ‘théorie de tout’ (lettre à J. B. Callicott)



Bonjour, heureux anniversaire, happy birthday to you !

J’espère que vous soyez capable de lire en français, car moi-même je suis nul en anglais.
Je viens de lire votre texte « The Science as natural philosophy » dans un volume portugais de 2004 (Cristina Beckert (org.), Éticas e Políticas ambientais) et j’ai eu beaucoup d’estime pour votre courage. Signalé notamment dans votre conviction que ‘au début du XXIe  siècle, notre équivalent à Descartes et à Newton ira reconstruire, dans la science, un nouveau paradigme post-moderne, convaincant et solide, la ‘théorie de tout’ si souhaitée’ ; cela m’a beaucoup touché car, par un chemin divergent du vôtre puisque ‘continental’, je suis arrivé fort surpris au bout d’une vingtaine d’années à quelque chose de pareil, car ce n’était pas mon but explicite.

Quelques différences donc.
1)    Il ne faut pas ‘un’ penseur seul, mais plusieurs, autant philosophes que scientifiques, soit les trois grands phénoménologues, Husserl, Heidegger, Derrida, et les principales découvertes scientifiques du XXe  siècle : théorie de l’atome et de la molécule, biologie moléculaire et neuronale, double articulation du langage (Saussure, Martinet), inceste et exogamie (Lévi-Strauss), théorie des pulsions de Freud. 4 de ces découvertes répondent des 4 grandes scènes historiques que les sciences nous ont révélées : du cosmos (tout ce qui a noyau atomique), écologique (avec ADN), sociétés humaines (unités locales avec discipline concernant la sexualité), savoir occidental (alphabet, définition) ; entre parenthèses, ce qui de chaque ‘chose’ est inhibé dans la scène comme condition d’y circuler. Il a suffi d’un type moyen qui a eu la chance de mettre des géants en rapport entre eux.
2)    Le tournant de la phénoménologie : les différences avant les substances (Heidegger, Derrida). Reformulée, elle est ‘appliquée’ aux découvertes des sciences, celles-ci reprennent leur dimension philosophique que Kant avait suspendu (votre ‘philosophie naturelle’) ; c’est donc philosophie avec sciences (et pas ph ‘des’ sc), les sciences font aussi partie de la philosophie. C’est la scène qui donne ses choses, la force de son hétéronomie en retrait leur laisse autonomie. Mais la physique, avec ses champs de forces attractives, y cède sa place prépondérante à la biologie, elle devient une sorte de post-scriptum, décrite ‘après’ les autres, ce qui va dans la bonne direction de l’écologie, de l’éthique de la Terre.
3)    La Physique d’Aristote (l’étant en mouvement) a été la seule philosophie avec sciences qu’il y eût en Occident jusqu’ici. Rendue possible par l’invention de la définition (Socrate et Platon), appliquée par lui à la phusis. Elle devrait être remplacée par cette phénoménologie scientifique, si elle est acceptée, ce qui n’est pas du tout sûr, cela va de soi.
4)    L’autre moment décisif de l’histoire de la pensée occidentale, suite à celle de la définition, a été l’invention du laboratoire scientifique qui a ajouté à la définition des expériences de mouvement mesurées. Équations théoriques dont les variables sont les mesures des résultats expérimentaux, là est le cœur de la physique, quoi qu’il en soit des interprétations des physiciens (changeantes) : c’est par là qu’elle a rendu possible la technique qui ‘applique’ ces équations. Mais il faut ajouter que c’est cela qui a rendu possible la trouvaille phénoménologique des différences (les mesures, dans le cas) avant les choses mesurées, réduites par la mathématique.
5)    Le troisième moment, l’invention de la machine (puis de l’électricité), donc de l’industrie. La machine (notre voiture) a une anatomie semblable à celle des vivants, mutatis mutandis, qui n’a pas changé depuis Watt.
6)    Je dois dire que je ne crois pas au ‘post’ : la mécanique de Newton, avec ses équations, continue valable dans de nombreux domaines des ingénieurs, les équations de Einstein valent pour des vitesses proches de la lumière, les quantiques pour les dimensions des particules des grands accélérateurs. En en tenant compte, on retrouve les équations de Newton et de ses laboratoires ‘terrestres’ (mais j’ai beaucoup aimé vos considérations finales sur la technologie).
7)    Ce que je propose est systématique mais chaque ‘chose’ est indéterminée, à partir des inertes (roche et érosion, fer et oxydation) et gagnant de l’autonomie avec la complexité jusqu’aux énigmes des oiseaux, mammifères et des humains.
8)    Pour arriver à ceci, il a fallu faire un pas au-delà de Kuhn et pénétrer dans les paradigmes théoriques pour y déceler un obstacle philosophique, le dualisme sujet / objet, et en refaire la description théorique de ‘l’anatomie’ des choses dans chaque scène, en conséquence. On ne peut pas se fier aux seuls savants de laboratoire, tout ignorants que nous sommes de ce qui s’y déroule, car eux, ils ne savent pas qu'ils dépendent de la philosophie ‘moderne’, européenne, que le lycée nous a donné à tous avant que nous sachions nous défendre, ce que Althusser appelait « la philosophie spontanée des savants ».
9)    Je suis pour l’écologie, comme tout le monde, mais n’en connais pas assez pour lier mon travail à ces questions si graves et urgentes.

Voici. Si vous lisez donc en français, j’ai deux blogues où je m’explique un peu et où sont cités les deux livres concernant cette découverte.
Bonnes choses
F. Belo